Notre Shanghai!

SHANGHAI & MOI – Sur les pas de Jean Sicard aux alentours du pont Waibadu

Par Marie-Eve Richet

Shanghai, ancien village de pêcheurs ou Perle de l’Orient des Concessions étrangères ? Cité rutilante des années 30 ou mégalopole futuriste ? Ville de migrants ou métropole l’internationale ? Ce n’est peut-être pas un hasard si Jean a posé ses valises dans un quartier charnière qui exprime la quintessence de cette ville métissée. Avec lui, embarquons pour un va-et-vient autour du pont Waibadu, véritable passerelle entre les deux expressions de la ville.

Jean regarde Shanghai changer (photo MER)

Ce quartier est une forme de concentré de Shanghai. Jean apprécie ce « lien entre le Shanghai populaire de Hongkou et le Bund majestueux des années 30″. En cette journée d’automne déjà pluvieuse, nous franchirons d’ailleurs plusieurs fois la rivière lisière. Passés le Bund fastueux et ses banques rutilantes, franchi le pont Waibadu, autrefois passerelle de bois, la Perle de l’Orient perd ici son lustre pour une patine plus brute, plus pittoresque aussi. Dans les rues parallèles au Bund que nous arpentons ensemble, les entrées de service et les docks de Shanghai sentent le fleuve boueux, l’huile frite des marchands de rue qui vendent leur jiaozi grillés. Une sorte d’arrière-boutique à cette façade glamour de la ville, en somme. Entre les deux, le cœur de Jean balance, ses pérégrinations nous amenant à aborder les deux faces de la ville. Commençons par son immeuble, « une ville à l’intérieur de la ville ».

L’Embankment Building, un immeuble communautaire

L’Embankment Building dresse son imposante façade comme la proue d’un paquebot le long de la Suzhou Creek. Bâti en 1935, l’immeuble de 10 étages fut financé par Sir Victor Sassoon, magnat de l’opium. Celui-ci le destinait au personnel de direction du Peace Hôtel, son chef d’œuvre Art déco, à quelques encablures de là. Détail intéressant que nous révèle notre hôte : l’immeuble est construit en forme de S, tout comme le Peace Hotel et sa forme en V. Victor Sassoon inscrit ici ses initiales dans la ville, en imaginant qu’on pouvait voir ces formes depuis les clippers de l’époque et aujourd’hui depuis la skyline de Pudong. Qui l’aurait prédit…

Pénétrer dans le bâtiment, c’est remonter dans le passé de Shanghai. Les murs délivrent une histoire que Jean, habité par l’épaisseur du lieu, nous raconte : « A l’origine, 135 personnes habitaient dans 108 des 194 appartements aménagés. Quelques années plus tard, l’immeuble sert de sas aux juifs avant qu’ils rejoignent le ghetto de Hongkou, jusqu’à 3 600 personnes y vivent à ce moment-là« . L’entrée a conservé de son élégance Art déco, même si tout cela est un peu défraichi. Jean adore ces détails architecturaux : « frises de mosaïques dorées sur les murs, initiales de l’immeuble inscrites au sol, appliques typiques des années 30…« . Avec le fractionnement sous Mao, le communautarisme est passé par là : loge de gardien pas trop scrupuleux, messages d’hygiène populaire sur des panneaux d’affichage et jusqu’aux préservatifs laissés à disposition… Les innombrables boîtes aux lettres laissent imaginer le nombre d’habitants, jusqu’à 2 000 dans 700 appartements !

Pénétrer dans l’histoire de l’EB (crédit Jean Sicard)

Changement de décor : c’est dans un ascenseur aux allures de monte-charge qu’on rejoint les étages ! On accède alors à un autre monde : un interminable couloir, sous une lumière blafarde, où courent des tuyaux et fils électriques à l’air libre, et où se répand une atmosphère assez froide. Des portes grillagées ou à claire-voie laissent entrevoir l’intimité des gens que l’on entend s’affairer derrière le couloir. Une ambiance de pays soviétiques que Jean nous donne à découvrir de manière plus approfondie. Il nous emmène dans les couloirs intérieurs, où règne bien une vie parallèle. Les paliers des escaliers de service ont été aménagés comme des tianjin, ces cours intérieures à ciel ouvert spécifiques à Shanghai qui servent à faire sécher le linge. Une tradition qui perdure d’ailleurs… C’est ici que s’entassent le linge mais aussi la machine à laver et les bassines des ménagères. On aperçoit un corridor en enfilade sur lequel donnent des cellules  de 5 m² maximum, regroupées par 10 sous le régime de Mao, et toujours sans porte d’entrée… Comme dit Jean « Des conditions de vie à peine imaginables aujourd’hui dans cette ville !« . Revers de la médaille : la solidarité qui semble régner dans l’immeuble, régi comme une ville. On y profitait d’une piscine aujourd’hui murée, et on y trouve encore des équipements sportifs, un bureau de police, des salles de foyers avec des animations pour les personnes âgées, organisées sous forme de volontariat, et même un salon de coiffure ! « La Cité Radieuse de Le Corbusier bien avant la date ! » note malicieusement Jean.

Aller plus loin en lisant « Les vies de l’Embankment Building » (nécessite un VPN)

Fenêtre sur Shanghai (crédit JS)

L’appartement, « une fenêtre sur Shanghai »

C’est dans la rotonde, à la courbure du S, qu’a été aménagé l’appartement de Jean et Catherine. L’ancien balcon couvert a été fermé pour laisser place à une immense pièce à vivre en angle, depuis laquelle on embrasse la Suzhou River et la skyline de Pudong. C’est une autre ville qui s’offre à nous, la Shanghai conquérante et audacieuse du troisième millénaire, la ville verticale, qui se dresse au-dessus de la ville horizontale du siècle passée. Amateur d’art contemporain, le couple a réuni des pièces d’art uniques : photographies d’Eric Leleu avec les emblématiques banderoles détournées en messages poétiques, celles de Pok Chi Lau qui travaille sur la mémoire des murs, les caractères de la Tang Dynasty en papier froissé de Chen Linggang…, le Bouddhafragtal en triangles, conçu grâce à de savants calculs, la fenêtre ancienne recyclée habillée de photos de lilongs de Nina Chen Luo… Deux points de rendez-vous habituels de Jean sont dans l’immeuble même ou… juste en face : Chai Living, un « joli lieu, bar/salon de thé avec des créations de meubles design«  et la galerie Art+Shanghai, dirigée par ses amies « Agnès et Ana, qui nous font découvrir avec dynamisme l’art contemporain chinois« . Cap sur Nan Suzhou Creek !

Yuanmingyuan, « l’enclave britannique« 

On est ici au cœur de l’ancienne Concession britannique, un concentré de Grande-Bretagne aujourd’hui investie par des marques et restaurants de luxe. Après les bâtiments industriels des quais, place aux logements fonctionnels : l’église anglicane, le bâtiment si singulier de publications baptistes conçu comme une bible ouverte, son voisin Lyceum, et un peu plus loin l’YWCA, logement universitaire, ou encore le Consulat et sa résidence d’hôtes très anglo-saxonne… Jean aime s’imaginer ici « dans le NY des années 30« . Le quartier abrite l’une de ses adresses favorites : le restaurant Light&Salt, « un petit refuge perché sur le parc voisin« .

Le chef d’oeuvre de Sir Sassoon (crédit JS)

En passant à l’arrière du Peace Hotel, on rejoint la promenade du Bund avec ses banques et compagnies occidentales, témoins du passé capitaliste de Shanghai. Jean aime « se plonger dans l’histoire vivante des thés d’exception et des clippers du Bund Tea Company ». Jean nous y présente le propriétaire de cette maison familiale, acquise en 1908, qui nous fait découvrir que le thé Darjeeling ne vient pas d’Inde… mais de Chine. Au même croisement, nous n’hésitons pas à franchir la porte du magasin Bottega Veneta pour rejoindre une intime galerie d’art cachée à l’étage….

En regagnant le Bund entre deux rangées d’immeuble « à la perspective digne de Chicago« , on rejoint le Rock Bund Art Museum, dont le curateur, Larys Frogier, « nous vient aussi de France et a su animer le lieu et le rendre incontournable« . Amateur de bons vins, Jean nous fait découvrir, un peu plus loin, une cave extraordinaire au 5ème étage du Roosevelt House qui offre « une des collections de vins les plus complètes de Shanghai, répartie entre toutes les régions du monde« .

Suzhou Creek et terminal, le Shanghai portuaire

La Suzhou Creek nous rappelle, s’il le faut, que Shanghai est une ville maritime. Au début du siècle, la rivière était encore bordée de « barges en bois, entourées de docks et d’entrepôts. Elles remontaient du coton et du charbon depuis l’amont de la rivière, et ce jusqu’à Suzhou« . C’est au
moment de l’Exposition universelle qu’une promenade plantée est aménagée le long de la rivière. Jean nous recommande un film qui raconte l’histoire de cette rivière, La sirène de Shanghai. Autour de la vielle poste, « sa terrasse et son musée qui valent le détour », on est aussi dans un lieu hautement historique, qui « a vu des bagarres homériques lors de la guerre sino-japonaise« . Comme Jean le souligne en nous faisant remarquer des hommes avec des filets , « c’est aussi un de seuls endroits où on se souvient que Shanghai est une ville de pêcheurs« . Ce jour-là, on y a même vu une sacrée prise : un poisson de 5 kilos !

L’appel du large (crédit photo MER)

Nous remontons ensuite le long du Huangpu jusqu’à ’hôtel Astor qui a vu « défiler tous les acteurs en vue de la folle épopée cinématographique« . On déjeunera ensuite au Seagull, un vaste restaurant d’État, qui propose les cuisines de toutes les régions de Chine, avec le personnel en livrée. Changement de style un peu plus loin, Jean nous suggère de prendre un verre en haut de l’hôtel Hyatt au Vue Bar, « une des plus belles vues sur le Bund et Pudong« , puis d’aller dîner au Kathleen’s 5 Waitan, « un cadre magique dans un ancien entrepôt d’opium« . Tout un programme ! Encore une propriété de Sir Sassoon : la boucle est bouclée ! Mais si les fumeries ne sont plus là, on continue de trouver dans ce quartier et le long du canal une ambiance portuaire : des tripots, des marchands de poisson fraîchement débarqués, des parties de mahjong qui s’improvisent sur le trottoir… D’ailleurs, le terminal n’est pas loin. Un bateau nous y attend : le Xin Jian Zhen qui assure une liaison régulière pour Yokohama et la Corée. Juste à côté, on s’attardera, harassés, dans un parc caché, le Green Land Park, qui offre un angle inédit sur Pudong, avec une impression de large sur la mer que l’on a rarement à Shanghai…Et Jean de conclure « Shanghai change et ne change pas « .

Marie-Eve Richet lepetitjournal.com/shanghai Jeudi 27 novembre 2014

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