A Bâle, la soupe à l’art se déguste froide

 
21 juin 2015 ..

A Bâle, la soupe à l’art se déguste froide

Face à une production actuelle affligeante, les marchands se tournent vers des créateurs confirmés, morts ou vifs
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A Bâle, il y a des bols. Ceux dans lesquels les visiteurs de la 46e foire d’art moderne et contemporain Art Basel peuvent, sur la Messeplatz, déguster en plein air la cuisine concoctée par l’artiste thaïlandais Rirkrit Tiravanija et ses assistants (l’installation a pour titre Do We Dream Under the Same Sky). Ou celui, surdimensionné (il est intitulé Egocentric System), dans lequel un autre artiste, Julius von Bismarck, a pris place pour quelques jours de folle giration : l’objet contient un lit, une table et une chaise et pivote sur lui-même comme certains manèges de fête foraine. C’est le marché de l’art d’aujourd’hui : on va à la soupe et on tourne en rond.

Avec ses 284 exposants – sélectionnés par un jury impitoyable – qui présentent environ 4 000  artistes, nul endroit n’est mieux indiqué que Bâle pour en saisir la tendance : Art Basel est la meilleure foire du monde, mais elle ne peut donner que ce qu’elle a. Et ce qu’elle a, entre autres, c’est une production d’art actuel parmi les plus affligeantes de ces trois dernières décennies, exécutée à la chaîne et sans inspiration par de très jeunes artistes propulsés au sommet par les ventes aux enchères et qui retomberont bien vite pour laisser place aux suivants, non sans être allés encombrer les murs de quelques collectionneurs assez naïfs pour écouter les conseils de leurs art advisors, leurs conseillers artistiques, dont un vieux de la vieille dit :  » Ils ont trois noms d’artistes en tête, quand ils ont une tête. « 

Le retour en force des papysCela, c’est pour la soupe. Elle coule à flots – mais tiède –, l’art étant devenu, en ces temps de bas taux d’intérêt, un investissement plus rentable que d’autres. Toutefois, par ces chaleurs, et pas seulement financières, il vaut mieux la déguster froide : on assiste à un retour en force des papys, des artistes un peu oubliés, ou qui avaient le simple tort d’être nés avant Twitter et Instagram, et qui ont progressé dans la carrière quand leurs cadets n’en voulaient plus. Leur art est à sa pleine maturité, leur biographie est solide, la liste des musées où ils ont exposé éloquente. C’est ce qu’a confié le marchand londonien Helly Nahmad au New York Times :  » Quelque chose est survenu ces douze derniers mois. Les gens ont senti que cette spéculation sur les jeunes artistes était dangereuse et préfèrent mettre leur argent sur des noms confirmés, ou des artistes morts. Ils veulent la sécurité. « 

Un des premiers à l’avoir compris est le galeriste parisien Emmanuel Perrotin. A l’inénarrable Murakami, il a adjoint Jesus-Raphael Soto (1923-2005) ou Germaine Richier (1902-1959). Autre Parisien des plus avant-gardistes, Jocelyn Wolff montre William Anastasi, né en  1933 – un des pionniers de l’art conceptuel américain – ou Franz Erhard Walter, né en  1939 – il travaille depuis la fin des années 1950, en Allemagne, dans la même orientation – au milieu de ses petits jeunes. Les connaisseurs objecteront qu’Art Basel a toujours présenté des artistes modernes avec les contemporains. Toutefois, les deux galeries précitées sont à l’étage, habituellement réservé à l’art d’aujourd’hui. Pour celui d’hier, il y a le rez-de-chaussée.

Et là, comme dans le hall voisin, où s’étendent, dans une section baptisée  » Art Unlimited « , des œuvres monumentales, c’est la revanche de l’historien d’art – chenu ou pas – sur ces trop fameux art advisors. De quoi remplir plusieurs petits musées : cela tombe bien, il s’en ouvre tous les jours, en Chine notamment, et les visiteurs asiatiques étaient inhabituellement nombreux. Ils pouvaient, par exemple, s’offrir la série complète des gravures qu’Otto Dix a consacrée à la guerre (chez le Berlinois Jörg Maass). Ou, s’ils avaient été plus rapides (ils ont été vendus à un collectionneur allemand), les deux tableaux monumentaux de Konrad Klapheck exposés par Lelong. Ou un exceptionnel buste par Giacometti chez la New-Yorkaise Dominique Lévy. Ou un ensemble de dessins de Sol Lewitt chez la Galerie 1900-2000 de Paris, qui propose aussi des surréalistes bien choisis, comme son voisin berlinois Berinson, également spécialiste de la période. Car le micro-événement à la foire cette année, c’est une restructuration du plan, qui permet aux amateurs d’une tendance ou d’une école donnée de ne pas avoir à arpenter toute la foire.

 » Créer un vrai collectionneur « Micro-événement, mais qui a valeur de manifeste, pour Marc Spiegler, le directeur d’Art Basel :  » Dans une seule allée, d’un stand à l’autre, le visiteur peut traverser l’histoire de l’art des années 1910 à 1960. Et, pour celui qui veut apprendre, comparer, c’est une opportunité fantastique. C’est un musée temporaire. Et la plupart des galeristes sont de véritables connaisseurs. Ils peuvent faire une chose inaccessible aux maisons de ventes aux enchères : créer un vrai collectionneur. Pas seulement leur vendre des choses, mais aussi leur en donner le goût, et défendre leurs artistes. « 

C’est ainsi que deux musées n’ont pas hésité à prêter des tableaux de leurs collections à la galerie Tornabuoni, qui a reconstitué le quadriptyque montré par Paolo Scheggi à la Biennale de Venise de 1966. La galerie a également déniché des archives inédites et publié un livre reconstituant l’événement, lequel sera fort utile aux historiens d’art comme à ceux du marché : une liste de prix révèle par exemple qu’on pouvait alors s’offrir un Fontana pour quelques centaines d’euros. Pour le seul des quatre Scheggi proposé à la vente par Tornabuoni, il faudra aujourd’hui débourser un peu plus de 2  millions d’euros.

Harry Bellet

© Le Monde

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