Autour de Bernard Arnault et l’art

Bernard Arnault : « Je ne crois pas au nationalisme artistique »

LE MONDE | 07.10.2014 à 20h35 • Mis à jour le 17.10.2014 à 11h29 | Propos recueillis par Philippe Dagen

 

Le 24 octobre ouvrira au public la Fondation Louis Vuitton, créée à l’initiative de Bernard Arnault. En 2002, celui-ci en a confié le projet à l’architecte Frank Gehry après une visite au Guggenheim de Bilbao, dont Gehry est l’auteur. Spectaculaire est faible pour qualifier le bâtiment qui s’élève désormais dans le bois de Boulogne. Il a fallu des ingénieurs et des nouveautés techniques pour que le dessin devienne réalité au bout de douze ans de recherches et de travaux. La fondation sera consacrée aux arts d’aujourd’hui. Rencontre avec son fondateur, capitaine d’industrie, collectionneur et mécène, tout cela à une échelle dont la France n’a pas l’habitude.

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Bernard Arnault en septembre 2014 à Paris.

Bernard Arnault en septembre 2014 à Paris. STÉPHANE LAVOUÉ/PASCO POUR « LE MONDE »

Quels ont été vos premiers contacts avec l’art ?

Ils ont commencé très tôt, grâce à ma mère. Alors que j’étais encore très jeune, elle m’a conduit dans les musées proches – nous habitions le Nord. Donc à Lille, à Bruxelles, au Musée Van Gogh à Amsterdam. Ma mère était très attentive à cette éducation et j’ai ainsi été initié au monde de l’art en commençant par les Flamands et les peintres du Nord. A quoi s’ajoutait que l’une de mes grands-mères, morte deux ans avant ma naissance, était une Clouet, descendante du peintre François Clouet.

Quel a été votre premier achat de collectionneur ?

C’était en 1982, à New York. Un jour, je suis allé visiter l’exposition qui précédait une vente, chez Sotheby’s. J’y ai vu un Monet, une vue de Londres datant de 1902, Charing Cross Bridge. Elle m’a ébloui, mais j’ai pensé que jamais je ne pourrais l’acheter. Je suis néanmoins venu à la vente. Le tableau a été proposé, j’ai levé la main… En fait, j’étais le seul enchérisseur. Personne ne voulait de cette toile, sauf moi. J’ai donc pu l’acheter, à ma grande surprise. J’ai compris ensuite pourquoi : à cette époque, un Monet de 1902 était considéré comme une œuvre trop tardive, de moindre importance. Depuis, la réputation et la valeur de ces Monet « tardifs » ont considérablement changé. J’avais eu un coup de chance.

A la même époque, à New York encore, vous achetez vos premiers Basquiat.

J’allais dans les galeries de Soho et c’est ainsi que je l’ai découvert. Depuis, j’ai réuni, je crois, l’une des plus importantes collections privées de Basquiat.

Qu’est-ce qui vous a alors convaincu dans son œuvre ? En 1982, il était loin d’être aussi célèbre qu’aujourd’hui.

Sa très grande puissance créative. Quand j’achète un tableau, je me demande si je peux vivre pendant vingt ans avec lui. Je ne me demande pas si je fais un investissement judicieux, même si cela a pu m’arriver…

Derrière vous, au mur, il y a un dessin très intense de Picasso, une tauromachie. En arrivant, j’ai vu deux grands Dubuffet eux aussi intenses et plutôt satiriques. Nous parlons de Basquiat. Faut-il y voir les indices d’un goût personnel pour l’expressionnisme, le tragique ?

Je ne le pense pas. Il y a des Basquiat très durs, mais aussi d’autres œuvres plus poétiques. Il y a d’autres portraits de Dora Maar par Picasso que ceux où il l’a fait pleurer. Je préfère aux œuvres purement tragiques celles qui offrent une vision plus transposée du monde, un rapport moins immédiat à la signification historique. Il me semble qu’elles sont mieux susceptibles de faire bouger les choses.

A en croire un article paru l’année dernière dans Le Nouvel Observateur, vos quatre artistes vivants préférés seraient Andreas Gursky, Jeff Koons, Bertrand Lavier et Richard Prince. Confirmez-vous ce palmarès ?

Je ne me souviens pas avoir dit cela et faire un choix me paraît un exercice très difficile, peut-être même dépourvu de sens. J’aime les artistes qui me touchent, ceux que vous avez nommés en effet et d’autres. Gerhard Richter est un immense artiste, sans doute le plus grand peintre vivant. Il y a aussi Ellsworth Kelly, Olafur Eliasson.

Avez-vous encore le temps d’aller dans les ateliers ?

Je le prends. Quand je suis à New York, je vais chez Jeff Koons. Il y a quelques jours, en Chine, je suis allé dans celui de Zhang Huan. Plus près d’ici, il y a celui de Yan Pei-Ming.

Plusieurs des artistes que vous avez cités seront montrés bientôt par la Fondation Louis Vuitton. Comment se fait la distinction entre votre collection et celle de la fondation ?

Les acquisitions pour la fondation procèdent d’un dialogue constant avec Suzanne Pagé, directrice artistique de la fondation. Elle me présente des idées, des projets, on en parle. Il m’arrive aussi de proposer des idées. Nous travaillons véritablement ensemble, en dialogue. Parfois, elle me dit : « Achetez ceci pour vous, pas pour le musée ! » On verra à la fondation les œuvres qui lui appartiennent et, parfois, des œuvres de ma collection personnelle, que je prêterai pour l’occasion. On pourrait ainsi imaginer de réunir des Picasso et des Basquiat le temps d’une exposition.

La Fondation Louis Vuitton donc. Pourquoi avoir décidé sa création ?

C’est un désir très ancien. Lors de ma première conversation avec Jean-Paul Claverie, qui est mon conseiller, nous en avions parlé. C’était en 1991.

L’exemple nord-américain vous a-t-il influencé ?

Il est certain que j’ai été très marqué par mon passage aux Etats-Unis dans les années 1980, pour la gestion des affaires, mais aussi pour ce qui est du mécénat. Ce sont des méthodes qui surprenaient en France, dans les années 1990, et qui, aujourd’hui, sont entrées dans les mœurs, en partie du moins. La fondation introduit les usages du secteur privé dans le monde muséal, avec ce que cela signifie de souplesse dans les choix. Je ne suis pas certain qu’une institution publique aurait pu construire ce que Frank Gehry a réalisé : en raison du coût sans doute, mais aussi de la détermination qui était nécessaire pour que le projet soit mené à bien. La puissance publique est plus contrainte, et le dialogue avec l’architecte aurait été probablement plus difficile.

Cela étant, dans le paysage muséal parisien, la fondation vient en complément des institutions publiques, et non en opposition. Une preuve en est que le Centre Pompidou et la fondation ont coordonné leurs calendriers pour présenter deux expositions consacrées à Frank Gehry, qui se feront écho.

Lors de votre première rencontre avec lui, que lui aviez-vous demandé ?

Quand j’avais visité le Guggenheim Bilbao, en 2001, j’avais trouvé l’immeuble formidable, mais j’avais aussi été frappé par sa complexité intérieure et les problèmes qu’elle pouvait poser pour présenter les œuvres. Je lui ai donc demandé de concevoir des espaces dans lesquels il serait possible d’avoir une présentation muséale simple, un intérieur plus rationnel. Dans l’avion du retour vers Los Angeles, il a tracé un premier dessin qu’il a retravaillé en arrivant et nous a envoyé aussitôt.

Un dessin qui vous a surpris ?

Nous connaissions tous l’œuvre de Frank Gehry. Ce qui nous a le plus surpris, c’est la force du rapport entre l’architecture et le paysage parisiens. Il a inscrit dans son dessin la mémoire de la verrière du Grand Palais et plus directement celle du palmarium. C’était une serre monumentale, inaugurée en 1893, l’une des principales attractions du Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne. Or, la fondation s’élève à l’emplacement même de ce palmarium. Il faut avoir cela en tête pour comprendre le projet de Gehry.

Comment envisagez-vous, sur le long terme, l’action de la fondation ? Quelle sera par exemple sa politique par rapport à la scène artistique française ?

La fondation a pour mission de montrer les meilleurs artistes. Vivent en France de grands artistes – Christian Boltanski, Bertrand Lavier, Pierre Huyghe et bien d’autres. Ils font d’ores et déjà partie de notre programme. Mais je ne crois pas au nationalisme artistique et je ne vois aucune raison, pour un artiste, de se définir en de tels termes. Qu’il défende son œuvre, pas sa nationalité !

L’action de la fondation doit se définir à l’échelle européenne, sinon à l’échelle mondiale. Je pense ainsi qu’elle doit pouvoir permettre à de jeunes artistes de venir travailler à Paris. Nous réfléchissons dès maintenant à un programme d’aide au séjour – des artistes jeunes, invités pour un an, auxquels la fondation offre un espace de travail. En échange, ils concevraient une œuvre spécifique pour la fondation, peut-être en réagissant à son architecture – comme nous l’avons proposé aux artistes que vous verrez lors de l’ouverture de la fondation.

  • Philippe Dagen
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/arts/article/2014/10/07/bernard-arnault-je-ne-crois-pas-au-nationalisme-artistique_4502164_1655012.html#LDs5Swdk9zg7i3JL.99

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