Autour de Bernard Arnault et l’art

Fondation Louis Vuitton : comment Bernard Arnault est devenu collectionneur

Bernard Genies

Publié20-10-2014 à 13h00Mis à jour le 27-10-2014 à 15h20

Le patron de LVMH ouvre enfin au public les portes de la Fondation Louis-Vuitton, à Paris. Mais pour exposer quelles oeuvres ? Et quel collectionneur est-il donc ? Enquête.

La Fondation Louis-Vuitton, le 17 octobre 2014. (ROMUALD MEIGNEUX/SIPA)La Fondation Louis-Vuitton, le 17 octobre 2014. (ROMUALD MEIGNEUX/SIPA)

Le bâtiment attire le regard : les dalles de verre qui l’enveloppent évoquent, selon les points de vue, les voiles d’un navire ou les élytres tourmentés d’un insecte géant. Implanté au coeur du jardin d’Acclimatation (Paris 16e), à la fois éclaté et compact, l’édifice conçu par l’architecte américain Frank Gehry semble défier les lois de la géométrie. L’intérieur accueille un auditorium et une dizaine de salles d’exposition, qui vont du format studio à la salle haute de 17 mètres, hommage à la chapelle de Ronchamp de Le Corbusier. Deux terrasses, en libre accès, offrent un panorama inédit sur Paris et le bois de Boulogne.

C’est en 2001, après avoir visité le Guggenheim de Bilbao, que Bernard Arnault a décidé de faire appel à Gehry pour construire ce vaisseau destiné à abriter la Fondation Louis-Vuitton. Passionné d’architecture, le président de LVMH aime faire appel à des grands noms : Christian de Portzamparc (pour la tour LVMH sur la 57e Rue à New York), l’agence Sanaa (l’immeuble Dior à Tokyo), Aoki Jun (Tokyo également). Une démarche parallèle au mécénat, LVMH soutenant de grandes expositions à Paris (Cézanne, Picasso et le portrait, Picasso et les maîtres) ou à New York (l’imposante expo Richard Serra au MoMA).

De la maison de vente à la collection

A la fin des années 1990, Bernard Arnault décide d’être aussi présent sur le marché de l’art. En 1998, son grand rival, François Pinault, s’est porté acquéreur de la célèbre maison de ventes Christie’s. L’année suivante, le patron de LVMH décide de l’imiter en achetant, pour 87 millions d’euros, une petite maison anglaise, Phillips, et engage deux grands noms du marché de l’art, Simon de Pury et Daniella Luxembourg (précédemment chez Sotheby’s).

Son ambition : tailler des croupières à Christie’s et à Sotheby’s, les deux mastodontes. Il décide donc d’augmenter ce qu’on appelle les garanties offertes aux vendeurs : pour attirer ceux qui souhaitent mettre leurs oeuvres aux enchères, il offre un prix plancher (acquis même si la vente échoue) bien supérieur à ceux proposés par ses concurrents. La manoeuvre est très risquée. Les garanties se révèlent supérieures aux produits des ventes.Bernard Arnault doit jeter l’éponge après des pertes de l’ordre de 200 millions d’euros. Mais cet échec ne l’éloigne pas du monde de l’art. Le voilà bientôt collectionneur, et doublement, avec un ensemble personnel et un autre destiné à la Fondation Louis-Vuitton.

L’un de ses premiers achats ? Au début des années 1980, alors qu’il habite à New York, il assiste à la mise aux enchères d’une toile de Monet. C’est une des 37 vues de Charing Cross, que l’artiste peignit à Londres entre 1899 et 1904. Seul enchérisseur, Arnault s’en retrouve propriétaire pour une somme qu’il dit aujourd’hui « relativement peu élevée ». Vont suivre des oeuvres de Picasso, Matisse, Germaine Richier, Calder, Rothko, Jean-Michel Basquiat (un de ses peintres favoris), Bernard Buffet (son « Portrait de Christian Dior » est accroché dans un salon de la boutique Dior de l’avenue Montaigne, à Paris).

> Le PDG de Christian Dior couture, Sidney Toledano, en 2008 devant le portrait de Christian Dior, de l’artiste Bernard Buffet. (AFP)

Une collection ad hoc pour la Fondation

Et puis il y a la collection Vuitton. Celle-là est plutôt dédiée à l’art contemporain. Depuis 2006, Suzanne Pagé en assure la direction artistique.

Directrice du Musée d’Art moderne de Paris entre 1988 et 2006, elle y a organisé près de 300 expositions, des grands classiques (Giacometti, Rothko, Bonnard) aux artistes les plus pointus (Adel Abdessemed, Matthew Barney). Son secret ? Un indéfectible enthousiasme qui lui permet d’entretenir de solides relations avec les artistes. Toujours à l’affût, elle a fait du ciel son second royaume, visitant galeries et musées de Londres, New York, Los Angeles, Hongkong ou Shanghai. Elle dit utiliser aussi le « téléphone arabe »ses réseaux lui indiquant les oeuvres qui méritent le détour.

On reconnaît son empreinte dans les choix de la collection Vuitton, où l’on retrouve des artistes français qu’elle a toujours défendus, comme Bertrand Lavier, Pierre Huyghe ou Christian Boltanski (la fondation vient d’acheter son « 6 Septembre » – jour de naissance de l’artiste -, qui projette en accéléré des extraits de journaux télévisés de 1944 à 2004, le visiteur pouvant provoquer un arrêt sur image grâce à un prompteur). D’autres grands noms (Jef Koons, Andreas Gursky, Takashi Murakami, Richard Serra) côtoient ici de jeunes étoiles, comme la brillante Camille Henrot (lion d’argent à la dernière Biennale de Venise).

Aussi pointu que Pinault ?

Combien d’oeuvres comporte cette collection ? Secret d’Etat. « C’est impossible à dire, affirme Suzanne Pagé, la collection est en train de se faire. » 3.000 ou 4.000, comme François Pinault ? La réponse est abrupte : « Cela n’a rien à voir. Les oeuvres que nous achetons sont destinées à rester dans la collection. Pinault, lui, revend certaines de ses pièces. » N’empêche : on retrouve les mêmes artistes chez l’un et l’autre (Rothko, Serra, Koons, Murakami…). Un effet du marché de l’art qui valorise au plus haut les stars du moment. Posséder un Koons, c’est aussi posséder une image sociale.

Le marché est devenu une grande machine à produire de la valeur, explique Stefano Moreni, directeur du département d’art contemporain chez Sotheby’s : « Aujourd’hui, pour constituer une collection d’impressionnistes, il vous faudra un bon quart de siècle pour rassembler une vingtaine de tableaux importants car ils sont rares sur le marché. En art contemporain, les choses vont plus vite. Les artistes sont plus nombreux et produisent davantage. C’est aussi un marché où l’on trouve des oeuvres de jeunes artistes à des prix très intéressants, à partir de 10.000 euros. »

Récemment, un galeriste parisien a vu débarquer François Pinault, qui lui a acheté pour moins de 5.000 euros le tirage d’un jeune photographe quasi inconnu. Et un autre galeriste, l’un des plus importants de la place, le donne gagnant dans le match Arnault-Pinault :

Pinault est viscéralement passionné. Il vient régulièrement chez nous, il rencontre les artistes. Il est deux fois moins riche qu’Arnault, mais achète deux fois plus ! Arnault, je ne l’ai jamais vu chez moi ! »

Dans l’entourage du patron de LVMH, on assure pourtant que celui-ci côtoie des artistes : il a passé une journée avec Balthus dans son chalet suisse peu avant sa mort, a rencontré Serra et Murakami, et Jef Koons est « son ami ». Mais qui, chez les collectionneurs, n’est pas l’ami de Koons ?

Fondation Louis-Vuitton, Paris-16e ; 01-40-69-96-00. Ouverture au public le 24 octobre

http://tempsreel.nouvelobs.com/galeries-photos/photo/20141020.OBS2581/photos-visite-dans-le-vaisseau-vuitton-de-frank-gehry.html?embed=1

 

 

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