Comment l’art à Venise…Chine et Kenya

Scandale à Venise : le pavillon du Kenya n’affiche que… des Chinois

Série "China Loves Africa" de l'artiste kényan Michael Soi.

« C’est une insulte, un coup au ventre. » Sylvia N. Gichia, directrice de la résidence d’artistes Kuona Trust à Nairobi n’a pas de mots assez durs pour fustiger le pavillon kényan à la Biennale de Venise qui se tient du 9 mai 22 novembre.

Au lieu de donner un aperçu de la vitalité artistique de la scène kényane, ce pavillon orchestré par l’Italienne Paola Poponi fait la part belle à… cinq artistes chinois. La partie kényane est réduite à la portion congrue : une cinéaste déconnectée de la scène locale et résidant en Suisse, Yvonne Apiyo Braendle-Amolo, et un Italien, Armando Tanzani, qui vit depuis une quarantaine d’années à Malindi, ville côtière au nord de Mombasa. Ce dernier le reconnaît à demi-mot sur le site de la radio américaine NPR : il fallait trouver de l’argent pour financer l’opération et les Chinois l’ont fourni.

Liens artistiques inexistants entre la Chine et le Kenya

Cette mascarade fait bondir les acteurs de la scène artistique kényane. « On nous prend vraiment pour des idiots », grince l’artiste Jimmy Ogonga. « C’est rageant alors qu’on travaille tous très dur avec très peu d’argent pour promouvoir une scène vibrante, enchérit Danda Jaroljymek, directrice de l’agence de conseil Circle art agency. On n’est plus dans la situation d’il y a vingt ans. Il y a un bon paquet d’artistes talentueux qui mériteraient d’être dans un pavillon à Venise. »

L’histoire a un air de déjà-vu. En 2013, la même Paola Poponi avait orchestré un pavillon kényan où les artistes du cru étaient éclipsés au profit des Chinois. « A l’époque, nous avions fait du bruit, mais ça n’avait eu aucune répercussion, se souvient Sylvia N. Gichia. Cette fois-ci, on s’est dit qu’il fallait réagir plus fortement. » Depuis deux mois, l’affaire a échauffé les réseaux sociaux. Une pétition a même été lancée anonymement sur le site Change.org exhortant le gouvernement kényan à dénoncer la « représentation frauduleuse du Kenya à la 56e biennale de Venise ».

Tous les acteurs culturels le répètent, les liens artistiques entre la Chine et le Kenya sont inexistants. « Aucun artiste chinois ne vit ici, poursuit Sylvia N. Gichia. La Chine prend le dessus sur le monde, mais elle ne doit pas coloniser notre secteur créatif. » Certes la galerie Roots Contemporary, qui défend de jeunes créateurs kényans, a organisé une exposition d’artistes chinois plutôt bien accueillie à Nairobi. « Ici, on n’aime pas les Chinois mais on ne les connaît pas non plus. Je proposais seulement aux Kényans de voir ce qui se passait dans le reste du monde », confie la directrice du lieu, Samantha Ripa di Meana.

Pavillon de la discorde

Une fois n’est pas coutume, la grogne de la communauté locale a porté ses fruits. Le ministère du sport, de la culture et des arts a publié le 14 avril un communiqué indiquant qu’il se désolidarisait du pseudo-pavillon kényan. « Mon bureau est en contact avec les départements du gouvernement pour comprendre ce qui s’est passé de manière répétée et éviter que cela ne se reproduise », écrit Hassan Wario Arero, secrétaire du cabinet.

Une personne haut placée a pourtant bien dû valider le projet, puisque seule une demande officielle émanant d’un pays peut donner lieu à un pavillon. « On a reçu l’an dernier une lettre officielle de la part du ministère du sport et de la culture, confie-t-on à la Biennale de Venise. La Biennale a invité le Kenya après avoir reçu ce courrier. C’est le pays qui a nommé Paola Poponi. La Biennale n’interfère pas dans les aspects organisationnels de la participation et laisse le pays complètement autonome. Nous ne sommes pas responsables de ce qui s’est passé. »

Pour l’heure, difficile de savoir si le pavillon de la discorde portera ou non la bannière du Kenya. Mais Hassan Wario Arero l’a promis à la communauté artistique kényane, il veillera à ce que le pays ait une représentation en bonne et due forme en 2017 à la Biennale de Venise. Pas si simple. « Je ne suis pas sûre qu’au ministère il y ait assez de connaissance de la scène pour organiser une représentation nationale comme le fait le Zimbabwe par exemple » estime l’artiste Miriam Syowia Kyambi. « Un pavillon coûte au moins entre 300 000 et 500 000 euros et l’argent public manque pour la culture », ajoute l’artiste Michael Soi.

Le mécénat n’est pas encore inscrit dans les pratiques des entreprises privées locales. Samantha Ripa di Meana, elle, se veut optimiste : « Personne ici n’avait compris ce qu’était la Biennale de Venise. Sans cet incident, les artistes kényans ne se seraient probablement jamais réveillés ».

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