Des points de vue sur la Biennale

Biennale de Venise 2015 : la cité des dogmes

L'installation de Theaster Gates.

Seuls quelques gestes artistiques – l’installation vidéo de l’Afro-Américain Theaster Gates, celle, plus métaphorique, de la Japonaise Chiharu Shiota – sauvent le rendez-vous lagunaire de l’académisme et de l’ennui.

En Italie, c’est un scandale. L’artiste suisse Christoph Büchel a installé dans le pavillon islandais de la Biennale de Venise une véritable mosquée : sol recouvert de tapis de prière, salle d’ablutions, mihrab (la niche de prière indiquant la direction de La Mecque) et minbar (la chaire du prédicateur). Dans cette mosquée-installation, réalisée en accord avec la communauté musulmane de Venise, on lit le Coran, on appelle à la prière, on chante les chants religieux (anachid). Or, et c’est là l’objet du scandale, le pavillon est installé dans une ancienne église désaffectée datant du Xe siècle : Santa Maria della Misericordia.

Sous couvert de dialogue interreligieux, la provocation apparaît assez puérile. Mais le scandale qui s’ensuit possède au moins l’avantage de sortir cette 56e Biennale de la torpeur. Car la médiocrité pousse à l’ennui. Okwui Enwezor, le directeur artistique nigérian de cette édition, a composé une exposition d’un académisme contemporain navrant. Elle a pour thème « Tous les futurs du monde » (All the world’s futures) et se complaît dans une vision mortifère de notre monde et de son avenir. La mort rôde. La tristesse domine. Les lieux communs abondent. Les discours s’épuisent. Les œuvres rabâchent. La vulgarité s’installe. Aussi voit-on comme d’inestimables cadeaux l’installation vidéo de l’artiste américain Theaster Gates (Gone are the days of shelter and martyr, 2014) et les huit grands tableaux de l’Allemand Georg Baselitz (des Autoportraits).

Désir de vivre et de résister chez Gates

Pourtant, les tableaux (achetés par François Pinault) souffrent de platitude (les fonds noirs uniformes), empruntent un peu trop les coloris des Women de Willem De Kooning (1904-1997) et se plagient les uns les autres. Quant à l’installation de Gates, elle tient surtout par la qualité de la vidéo (le ballet de deux hommes soulevant et renversant une porte dans les ruines d’une église de Chicago) et de sa bande-son (un chant de gospel accompagné par un violoncelle – deux membres des Black Monks of Mississip­pi, l’ensemble musical de Gates). Mais il se dégage des œuvres de Baselitz (77 ans), un extraordinaire désir de vivre éclairant singulièrement le ténébreux parcours de cette exposition.

Ce même désir de vivre (et de résister) innerve l’installation de Gates. L’Afro-Américain, âgé de 41 ans, activiste notoire, ancien potier, professeur à l’université de Chicago, ne se contente pas comme tant d’autres artistes de cette Biennale d’une indignation vertueuse bienvenue. Gates a fondé une organisation humanitaire, la Rebuild Foundation, chargée d’amener la culture et l’art dans les quartiers défavorisés. Lui-même, grâce à la vente de ses sculptures, rachète de vieux bâtiments qu’il recycle en bibliothèque ou en salle de cinéma. Son œuvre, ici à Venise, est un hommage-requiem pour l’église St. Laurence construite à Chicago en 1911 par l’architecte Joseph Molitor, fermée en 2002, achetée trois ans plus tard par une société privée qui « oublia » de la faire classer monument historique, puis récemment détruite.

L'installation au pavillon japonais de Chiharu Shiota.

Force poétique et onirique chez Chi­haru Shiota

Sans doute la puissance de l’œuvre de Gates est-elle aussi le fruit d’une conviction à la fois artistique, morale et politique. Gates croit. Beaucoup parmi les autres présents jouent, singent, illustrent, copient, fabriquent ou calculent. Les artistes des pavillons nationaux n’échappent pas à cette règle. La Japonaise Chiharu Shiota en est l’exception. Son installation, The key in the hand, présente deux barques en bois posées dans un entrelacs de fils de nylon rouge auquel sont suspendues des milliers de clefs. L’œuvre est métaphorique : la clef symbolise à la fois notre intimité et nos rêves et la barque notre passage en ce monde. Quand d’autres installations, comme celle de la jeune (35 ans) artiste suisse Pamela Rosenkranz, qui transforme le pavillon suisse en un seul tableau vert et rose (le vert végétal est par endroits produit par la lumière et le rose chair par une salle remplie d’eau colorée), se contentent d’épater, celle de Chi­haru Shiota conserve, malgré son aspect spectaculaire et théâtral, une force poétique et onirique.

Danh Vo, prêt à tout pour arriver au sommet

Comme Gates, Chiharu Shiota croit. Beaucoup d’artistes de cette Biennale adhèrent à quelque chose, ne serait-ce qu’à ces inopérantes rébellions salonardes et bien-pensantes si caractéristique de notre époque. Danh Vo, lui, est un mécréant. Il blasphème. Sous prétexte de dénoncer le passé colonial, il utilise des œuvres anciennes qu’il coupe, mutile et associe. Il fait scier l’embase d’une magnifique Vierge en bois de l’entourage de Nino Pisano (XIVe siècle) pour l’emboîter dans le fragment d’un sarcophage romain en marbre du IIe siècle lui aussi retaillé. Il débite un torse grec d’Apollon (IIe siècle) pour l’enfermer dans une boîte en bois. On le sent prêt à tout pour arriver au sommet – il est déjà le commissaire de l’exposition de la collection Pinault à la Punta della Dogana de Venise, où son œuvre est largement représentée. Les profanations de Danh Vo occupent le pavillon du Danemark – l’artiste d’origine vietnamienne avait 4 ans, en 1979, lorsque lui et sa famille furent recueillis en mer de Chine par un navire danois. Elles se veulent sacrilèges et par là scandaleuses. On leur reconnaîtra une qualité : la clarté. Jamais, dans le monde équivoque de l’art contemporain, la haine de l’art n’avait été aussi clairement montrée, assumée, soutenue, glorifiée, commercialisée…

 

 

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