Venise à Paris/ Tokyo

CELESTE BOURSIER-MOUGENOT AU PALAIS DE TOKYO : REVELER L’IMPERCEPTIBLE

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Céleste Boursier-Mougenot > Acquaalta, au Palais de Tokyo jusqu’au 13 septembre 2015.

L’année 2015 est une année particulièrement riche pour Céleste Boursier-Mougenot. Non seulement l’Institut français lui a proposé de représenter la France à la 56ème Biennale d’art contemporain de Venise, mais il a parallèlement investi les espaces du Palais de Tokyo, à Paris, pour y présenter Acquaalta, une œuvre immersive au fort pouvoir évocateur. Cette installation propose en effet une expérience physique où la vue, l’ouïe, le toucher et l’odorat du visiteur sont sollicités de façon permanente, comme si nous entrions dans une cité lacustre souterraine. L’œuvre distille son pouvoir évocateur et mystérieux, un peu à la manière des œuvres d’un Loris Gréaud.

Alors que nous entrons, notre regard est happé par une large étendue d’eau déployée à même le sol et sur laquelle naviguent des barques pleines de curieux aux yeux ébahis. La première impression est celle qui prévaut à l’entrée dans une attraction touristique, tant la queue pour « en faire partie » semble longue. Puis l’on entre dans l’installation à proprement parlé, au sec. On tourne autour du bassin. L’obscurité se fait. Des images aux contours brouillés se baladent sur les murs noirs. L’eau clapote et autour de nous une vague sonore nous enveloppe, comme si nous passions à proximité d’un essaim d’abeilles. Le rythme du cœur s’allège, nos mouvements se font plus lents et l’on cesse peu-à-peu notre babillage badin.

Puis nous arrivons dans une chambre des secrets. La lumière y est avare. La verrière noire est perforée de minuscules clartés, comme si nous avions affaire à un ciel étoilé. Au centre, un amas de pierres gris clair. Sur les murs, toujours ces images où l’on perçoit, à mieux y regarder, le passage de silhouettes que l’on devine être celles des autres visiteurs de l’installation. Les pierres à la forme biseautée et régulière nous appellent. Nous les touchons, pensant nous laisser heurter par leur rugosité, et l’on découvre qu’il s’agit là d’un paysage de mousse sur lequel nous pouvons évoluer ou même nous allonger. Les yeux à mi-clos, nous laissons notre esprit divaguer au gré des sons qui nous enveloppent.

Sons et images sont bien, dans la continuité des œuvres précédentes de Céleste Boursier-Mougenot, des traductions du réel, à savoir du mouvement des visiteurs dans l’espace. Or, si dans ses œuvres précédentes, le visiteur avait une compréhension visuelle assez directe de ce procédé de traduction sonore, il se dégage ici un sentiment d’étrangeté qui aide à la mise en relation de l’œuvre avec des images nées des mythes. L’image ainsi projetée sur les murs de l’exposition est volontairement floue et le signal électrique qui les produit est converti et transposé en son. Nous faisons ainsi l’expérience de la durée, d’un continuum vital dans lequel nous nous mouvons en absence de cause. A la dérive, nous nous laissons embarquer dans un espace-temps qui n’est pas sans rappeler le neutre tel que défini par Roland Barthes lors de ses cours donnés au Collège de France.

Finalement, nous nous décidons à nous diriger vers la sortie. Mais pour sortir de l’œuvre, il nous faut la traverser. Traverser l’image pour retrouver le réel, la lumière, la fureur de la vie. Nous prenons pied sur une barque, les pieds trempés dans une fine couche d’eau. L’onde provoquée par les premiers coups de rame n’est pas sans rappeler l’onde que produisent nos mouvements captés et retransmis sur les murs de la salle que nous venons de quitter. Soudainement, une mer de tranquillité nous anime et les images mythologiques affluent. Le passager de la barque est au choix un Narcisse qui contemple son image dans l’eau sombre du bassin, ou bien une âme désincarnée en route vers les Enfers, guidée par un Charon debout à l’avant de l’embarcation, sur le cours du Styx.

Acquaalta est un clin d’œil à l’intervention de l’artiste dans le pavillon français à Venise, jusqu’au 22 novembre 2015. Car cette œuvre, il l’a imaginée comme une sorte d’oraison funèbre à l’enlisement de la cité des doges dans sa lagune. C’est pourquoi l’image de Charon n’est ici pas anodine. Comme si l’homme était le passeur et l’âme morte, la victime et le témoin des phénomènes naturels qui nous submergent et dans lesquels il vaut mieux se laisser couler. « C’est comme la pluie qui tombe sans se soucier du chien » répond la narratrice à un jeune homme qui lui demande si elle souffre de détresse, dans un récit de l’auteure japonaise Yoko Ogawa[1]. De la même manière, nous quittons l’œuvre de Céleste Boursier-Mougenot avec une impression mélancolique qui est celle d’une présence à un monde en disparition.

Quentin Guisgand

[1] In Le Réfectoire un soir et une piscine sous la pluie, Acte Sud, 1998.

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