Commercer, une histoire de confiance

Dans un bel et ample essai, l’historienne Francesca Trivellato étudie les ressorts humains et culturels de la première mondialisation marchande

Livourne au XVIIIe siècle.

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Des financiers hindous de Goa, des artisans de -l’Hi-malaya, des marchands sépharades de Livourne, en Italie, des pêcheurs corses et génois, des diplomates français installés à Alep, des intermédiaires lisboètes et des joailliers d’Amsterdam. Il n’en fallait pas moins, au XVIIIe  siècle, pour assurer le commerce du corail rouge de Méditerranée et des diamants indiens, deux précieuses marchandises qui alimentaient d’abondants trafics entre l’Europe et l’Asie. Mais comment pouvaient s’accorder ces partenaires lointains, comment faisaient-ils des affaires -ensemble malgré la distance et -l’absence d’une langue, d’une -culture et même d’une religion communes ?

La question irrigue l’ouvrage de Francesca Trivellato, qui embrasse avec ampleur et minutie un ensemble de réflexions fondamentales sur la forme et les acteurs de la première globalisation économique. L’historienne, professeure à l’université Yale, interroge les enjeux de ce  » commerce interculturel  » au cœur des travaux de nombreux chercheurs depuis une trentaine d’années. C’est-à-dire les relations de crédit et de coopération commerciale durables entre des membres de communautés culturelles et juridiques distinctes.

Deux familles sépharades, les Ergas et les Silvera, nous guident dans ces itinéraires marchands des rivages de la Toscane au comptoir de Goa. Un long parcours diasporique les a menées de la péninsule Ibérique, d’où les juifs ont été expulsés à la fin du XVe  siècle, jusqu’à Livourne, ce port reconstruit par les Médicis au début du XVIe  siècle pour s’assurer un débouché en Méditerranée. De nombreux étrangers s’y installent, Anglais, juifs, Grecs ou Arméniens, attirés par les lois dites  » livornine «  publiées dans les années 1590, qui garantissent des droits commerciaux et une tolérance religieuse relative aux nouveaux arrivants. Les sépharades y  bénéficient ainsi de ce que l’auteur qualifie d’un  » cosmopolitisme communautaire « , la combinaison paradoxale entre l’intégration économique et juridique d’une part, et la stigmatisation culturelle et religieuse de l’autre. De là cette  » familiarité des -étrangers «  (le titre original de l’ouvrage) qui vivent au cœur de la cité, avec et comme les autres habitants, mais qui ne perdent jamais leur statut d’outsider du fait de leur origine et de leur religion.

Grâce à de patientes stratégies commerciales, alliances matrimoniales et relations d’affaires, les deux familles s’enrichissent et fondent une compagnie marchande, la Ergas &  Silvera, active durant la première moitié du XVIIIe  siècle, la période d’apogée de Livourne. La compagnie anime un vaste réseau d’agents et d’intermédiaires, juifs ou non, qui assurent la vente, l’achat et le transport des marchandises entre l’Europe, l’Empire ottoman, la mer du Nord et le sous-continent indien. Les plus de 13 000 lettres échangées entre 1704 et 1746, mais aussi d’innombrables -contrats notariés ou listes de cargaisons, révèlent leurs modes opératoires et, surtout, comment ces nombreux partenaires en viennent à se faire confiance.

Réseaux compositesCar, insiste l’historienne, celle-ci n’est pas inhérente à la proximité -culturelle : pour pouvoir se fier les uns aux autres, l’essentiel n’est pas d’appartenir à la même famille ou de partager la même religion ; la confiance émerge des conventions et des codes partagés, d’une culture économique commune élaborée par les différents agents, qu’ils soient juifs, chrétiens, musulmans ou hindous. La rhéto-rique de ces correspondances marchandes en est un  bon exemple, avec le -développement, au XVIIIe  siècle, de standards linguistiques et stylistiques qui entraînent la diffusion d’une étiquette globalisée, des  » Dear Sir «  qui ouvrent les correspondances aux  » caramente -salutandovi «  ( » en vous -saluant chèrement « ) qui les -concluent.

Le corail méditerranéen qui ornemente les bijoux de l’Himalaya et les diamants qui sertissent les parures européennes, mais aussi la soie grège du Levant ou le tabac américain, alimentent un marché global, dont l’ouvrage révèle les moindres dispositifs pour comprendre comment se résolvent les tensions culturelles au sein des réseaux composites qui -l’animent. L’aspiration au profit maximum ne peut suffire à en expliquer le fonctionnement. De là le rôle essentiel du droit, des institutions et des normes sociales qui contribuent à sécuriser les affaires et à limiter les risques.

Fortement influencée par la micro-histoire italienne, Francesca Trivellato montre ainsi la pertinence d’une  » histoire globale à échelle réduite « , une observation au microscope des particules élémentaires de la première mondialisation, à laquelle les diasporas marchandes ont largement contribué.

Claire Judde de Larivière

© Le Monde

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