Empires… au pluriel… pas si premier degré que ça!

« Monumenta » : un gros serpent au Grand Palais

LE MONDE | 09.05.2016 à 18h13 • Mis à jour le 10.05.2016 à 08h19 | Par Philippe Dagen

Empires, installation de Huang Yong Ping, occupe la nef du Grand Palais, septième édition du cycle « Monumenta », qui a commencé en 2007. Sous la verrière de 13 500 m2 et de 35 m de haut, sont superposés en plusieurs rangées 305 containers du type de ceux que transportent les cargos. La rangée la plus élevée culmine à 17,5 m. Ces containers de différentes couleurs portent les sigles de plusieurs groupes. Un pont mobile de 28,7 m de haut et 17 m de large, d’un poids de 67 tonnes, a été installé.

Sur les containers et des poteaux de soutènement sinue le squelette d’un serpent. Il mesure 254 m de long, est constitué de 316 vertèbres et de 560 côtes en aluminium. Il pèse 133 tonnes et son crâne a 5,5 m de haut. Il a une dentition du genre de celle que la paléontologie prête au tyrannosaure. S’ajoute au dispositif un bicorne noir, de 12 m de long et 5,5 m de haut. Il est conçu d’après celui que Napoléon Ier portait lors de la bataille d’Eylau, au cours de laquelle plus de 30 000 soldats des armées françaises et russes furent tués ou blessés.

Pour cela, le couvre-chef impérial original a été scanné en 3D. L’installation, dans son ensemble, occupe 4 900 m2 pour un poids approximatif de 980 tonnes. Sa réalisation a mobilisé plusieurs usines en Chine et en France, 3 bureaux d’études et 60 techniciens pour son installation.

Continuons dans la comptabilité. Bien que sa croissance ait ralenti, le produit intérieur brut (PIB) de la Chine en 2016 est estimé par le FMI à 11 385 milliards de dollars, deuxième du classement par les Etats-Unis, estimation au demeurant contestée. Ce qui ne l’est pas, c’est la baisse actuelle du commerce extérieur, dont les exportations ont chuté de 8 % en 2015. Le pays compte huit des quinze plus grands ports du monde. Sa flotte de commerce est la première au monde si l’on ajoute aux ports chinois celui de Hongkong, empire commercial et maritime.

Spectaculaire et accessible

Huang Yong Ping a pensé que, pour symboliser cette puissance colossale, il fallait une œuvre colossale. La performance technique renvoie à l’efficacité et à l’inventivité que toute industrie doit améliorer afin de ne pas disparaître. Les chiffres qui définissent Empires et qui sont généreusement communiqués – mais pas ceux de son budget, silence regrettable – font aussitôt songer aux chiffres économiques et financiers, seul langage planétaire commun. Le monde n’est plus que bilans et statistiques, numérique à tous les sens de l’adjectif. Pourquoi en irait-il autrement de l’art ?

Appliquant la logique propre aux industries de divertissement, Huang Yong Ping a aussi conclu que son installation devait être vivement spectaculaire et d’une interprétation aisément accessible. Sur ces deux points, il a pleinement réussi. La longueur du serpent aux vertèbres étincelantes et ses dents acérées ne manqueront pas d’impressionner les enfants et, plus généralement, les spectateurs de Jurassic Park et d’une nuée de films fantastiques à gros monstres, tandis que les amateurs de références cultivées n’auront pas à chercher loin du côté des mythes et légendes.

Reptiles et dragons foisonnent dans toutes les civilisations, qu’elles soient chinoise, mésopotamienne, africaine ou occidentale. Le petit serpent qui tenta Eve logeait dans un arbre. Le boa – ou le python – du commerce loge dans des containers entassés en grandes murailles. Ce serait peu dire que l’allégorie est transparente et qu’il n’est guère besoin de longues explications. Le bicorne de l’Empereur n’est du reste qu’une redondance à la nécessité discutable.

Un cours moment suffit

A moins que ce ne soit la nécessité de « Monumenta » elle-même qui le soit. Son principe est-il si pertinent ? On admet qu’il faille des distractions et des événements pour occuper la verrière du Grand Palais et en rentabiliser – encore les chiffres – l’exploitation. Foires et compétitions sportives y pourvoient d’ordinaire. Mais en quoi la création artistique doit-elle être concernée par des impératifs touristiques et budgétaires ?

Il est évident que seule une minorité d’artistes peut satisfaire aux exigences visuelles du lieu et aux exigences économiques de telles opérations. Il y faut du spectacle à grands effets – grands et donc très coûteux –, exigence qui ne fait d’ordinaire pas bon ménage avec la subtilité et les nuances de la pensée. Ainsi la dernière édition, celle d’Ilya et Emilia Kabakov, a-t-elle été tenue généralement pour un échec, parce qu’elle demandait du temps pour visiter, regarder et comprendre peintures et sculptures. Elle était néanmoins l’une des plus intéressantes du point de vue artistique et intellectuel. Ici, un court moment suffit : une attraction foraine instantanément consommée. Quand on songe au travail de démontage à venir et à sa complexité, c’est encore plus attristant.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/arts/article/2016/05/09/un-gros-serpent-au-grand-palais_4916249_1655012.html#Cv2QPvbFUEOP0qd0.99

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