Mark Zuckerberg et Xi Jinping, les deux empereurs

agrandir la taille du texte
diminuer la taille du texte
imprimer cet article

Oubliez Barack Obama, Hillary Clinton ou Donald Trump. L’homme fort des Etats-Unis n’est pas à la Maison Blanche, mais à Palo Alto, en Californie, dans la Silicon Valley. C’est là que règne Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, né en  1984 – un clin d’œil à George Orwell et son Big Brother assurément, diront ses critiques. Le trentenaire est l' » empereur  » des  » digital natives « , cette génération née avec le numérique, mais aussi celui de leurs parents et grands-parents : c’est grâce à leurs données qu’il a fait fortune.

Facebook n’a que douze ans d’existence, mais Zuckerberg possède déjà sa légende – celle de l’étudiant surdoué, inventeur d’un réseau social et devenu milliardaire –, son biopic à Hollywood (The Social Network, en  2010), une image plutôt favorable… : c’est un empire  » cool « , qui relie la planète. Et rien ne semble lui résister.

Ses prochains territoires à conquérir, où il devra devancer Google ou Amazon, sont la réalité virtuelle et l’intelligence artificielle. L’hebdomadaire The Economist, toujours aussi lumineux pour ses  » unes « , l’a représenté dans son numéro de début avril en empereur romain, le pouce levé (le fameux  » like « ), sous le titre  » Ambitions impériales  » :  » Jamais depuis la Rome impériale, le signe du “pouce en l’air” n’avait été un aussi puissant et public symbole du pouvoir « , a jugé l’hebdomadaire.

Mais, comme dans Astérix, des irréductibles lui résistent. Dans la réalité, il ne s’agit pas d’un petit village gaulois, mais de l’immense Chine, un pays de plus de 1,3  milliard d’habitants et de 700  millions d’internautes, dont le marché fait saliver tous les géants américains du Net. Xi  Jinping, lui aussi solide  » empereur  » à sa manière – à la fois numéro un du Parti communiste chinois (PCC) et président de la République populaire de Chine –, n’est pas près de succomber aux charmes de Lianpu ( » Facebook  » en mandarin). Le dirigeant chinois n’oublie pas que le réseau social, bloqué en Chine en  2009 lors des émeutes dans la province musulmane du Xinjiang, fut un instrument de mobilisation lors des  » printemps arabes « , présenté alors par les  » techno béats « , sûrement un peu rapidement, comme l’outil de la démocratisation.

Dans un discours prononcé le 19  avril lors d’une réunion du groupe dirigeant sur l’informatisation et la sécurité de l’Internet, M.  Xi a souligné que les cadres du Parti communiste chinois (PCC) devaient investir le Net pour se confronter aux critiques et suggestions de l’opinion publique.  » Là où se trouve le peuple, les cadres dirigeants doivent y aller « , a-t-il dit en présence de Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, numéro un du commerce en ligne en Chine, l’un des  » géants nationaux  » que Pékin favorise face à la concurrence étrangère pour bâtir une économie numérique.

Si le numéro un chinois a laissé la porte ouverte aux étrangers, il leur a rappelé qu’ils devaient  » juste respecter les lois et réglementations chinoises « . Autrement dit accepter le système de contrôle et de censure, connu familièrement comme la  » grande muraille virtuelle « . Un accueil conditionné donc, qui explique les échecs répétés de ceux qui ont voulu conquérir le marché chinois par le passé.

Google et Yahoo! ont tenté de s’implanter mais s’y sont cassé les dents. Mark Zuckerberg, lui, veut réussir. Malgré les critiques, il n’a cessé de donner des gages à Pékin, le moindre n’étant pas son engagement à apprendre le mandarin – qu’il a pu pratiquer en rencontrant Xi Jinping à Seattle en septembre 2015 avant de graver ce moment historique sur son compte Facebook :  » D’un point de vue personnel, c’est la première fois que j’ai parlé avec un dirigeant mondial entièrement dans une langue étrangère. C’est une étape personnelle significative. Ce fut un honneur de rencontrer le président Xi et d’autres dirigeants. « 

Utile pour la propagandeEn mars, de passage dans la capitale chinoise, il a rencontré Jack Ma mais aussi le grand chef de la propagande, Liu Yunshan, l’un des sept membres du comité permanent du bureau politique du comité central du PCC, le cœur du pouvoir. La publication sur son compte Facebook d’une photo où on le voyait courir sur la place Tiananmen n’a pas été du goût de tout le monde. En Chine même, la censure a enjoint aux médias de ne pas faire du battage autour de cette course et de censurer les  » commentaires mal intentionnés « .  » Même si Facebook arrivait à entrer sur le marché chinois, à quel prix cela se ferait-il, non seulement en termes d’investissements mais aussi de réputation ?, s’est demandé Lincoln Davidson, chercheur associé du think tank américain Council on Foreign Relations (CFR) sur le blog de l’institution. A chaque fois qu’il y a eu le moindre soupçon d’une implication des sociétés américaines dans les efforts de censure chinois, celles-ci ont été dénoncées dans les médias. « 

A quel jeu joue Mark Zuckerberg ? Est-il en train de vendre son âme ? Quel avenir orwellien nous réserve l’alliance entre l’empereur de la Silicon Valley des  » données occidentales  » et son homologue qui règne sur les âmes chinoises ? Certains s’inquiètent déjà du rapprochement entre les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et Pékin. La récente décision de Twitter, bloqué en Chine depuis 2009, de nommer Kathy Chen comme responsable pour la Grande Chine (Chine continentale, Hongkong et Taïwan) a ainsi déclenché les critiques des milieux dissidents et démocrates en raison de ses liens supposés avec l’armée et le ministère de la sécurité publique.

Pour l’heure, Xi Jinping, lui, a compris l’utilité des réseaux sociaux occidentaux pour sa propagande. Les médias officiels du pays, tels que la chaîne de télévision CCTV, l’agence de presse Chine Nouvelle, LeQuotidien du peuple, organe du PCC, et le Global Times, ont investi massivement Facebook et Twitter. Avec des informations  » positives « , en anglais, pour raconter la belle histoire du  » rêve chinois « .

François Bougon

© Le Monde

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s