Le fabuleux destin de Budi Tek

De Caroline Puel
Il a ce calme froid des hommes qui maîtrisent leur empire, tout en ayant compris la vanité des choses. Voilà Budi Tek, sirotant un thé dans un profond fauteuil au sommet de la tour du China World, l’un des hôtels luxueux de Pékin. Grand homme à l’allure athlétique, à la coupe de cheveux stricte et au sourire rare, il s’apprête à recevoir pour dîner la délégation d’entrepreneurs indonésiens qui accompagnent le président Yudhoyono, en visite officielle en Chine. Il a donné ses ordres en quelques mots. Son équipe, chinoise et féminine, s’agite en tous sens, multiplie les coups de téléphone. Il regarde par la fenêtre s’évanouir ce beau dimanche de printemps. Vêtu d’un simple polo de sport et d’un pantalon de costume bien coupé, Budi Tek sait allier la réserve résultant d’une éducation stricte, chinoise puis anglo-saxonne, à la simplicité des insulaires d’Asie du Sud-Est. Sa femme, Michelle, une jolie Chinoise rencontrée fin 1995, se prépare à partir. Elle a conservé son allure juvénile. Budi la serre affectueusement contre lui. Après le dîner, il prendra l’avion pour Jakarta, où il effectuera sa visite mensuelle dans sa base industrielle indonésienne. Puis, direction le Japon, où Michelle ira le retrouver, avant de retourner à Shanghai.

Car c’est à Shanghai que se trouve le projet qui lui tient le plus à coeur. Un musée privé. Le sien, qui ouvrira à l’automne 2013. Installé dans un hangar de 12 000 mètres carrés datant des années 50 et construit par les Soviétiques sur le site de l’ancien aéroport. Sur ce terrain exceptionnel proposé par les autorités, face au pavillon français de l’Exposition universelle, une réalisation de l’architecte japonais Sou Fujimoto : « J’ai aimé son minimalisme. C’est mon genre : un travail simple et clair ! »

Rien, pourtant, ne devait conduire cet entrepreneur d’origine paysanne sur le chemin des arts. Il aurait pu rester le roi du poulet d’Indonésie. Ou épouser un tout autre destin. Lorsqu’il naît, en 1959, à Jakarta, dans une famille de Hakkas de Chine qui a migré deux générations plus tôt, ses parents sont loin de rouler sur l’or. Le grand-père, arrivé de Canton dans les années 20, fuyant une Chine qui s’enfonçait dans la tourmente des « seigneurs de la guerre », avait pourtant bien réussi, construisant d’innombrables routes et écoles avant d’être conduit à la faillite par l’occupation japonaise. Le père, lui, était parti faire des études en Chine. Lorsqu’il revient en Indonésie, en 1949, poussé par la révolution communiste qui ne veut plus d’étrangers, mêmes issus de la diaspora, c’est avec une jeune fille pauvre qu’il décide de convoler. Le grand-père ne supporte pas la mésalliance et laisse le couple sans le sou, réduit à vendre des oeufs pour élever ses deux enfants qui viennent de naître.

Des oeufs au poulet il n’y a qu’un pas que ses parents franchissent. En passant par la case poussin. Ils investissent dans des fermes d’élevage et envoient Budi à Hongkong, à Singapour et enfin aux États-Unis, où il étudie la finance et le marketing. Rappelé au pays par sa mère, Budi ne tarde pas à devenir le directeur de la compagnie où elle a investi. Puis, à 29 ans, son propriétaire, après avoir emprunté 2 millions de dollars à l’oncle d’un ami. En 1993, il fait coter l’entreprise d’élevage à la Bourse de Jakarta et récupère 38 millions. En 1995, il lève encore 20 millions d’investissements et une seconde entrée en Bourse, de l’une de ses filiales, lui rapporte 100 millions de plus. Le groupe dispose alors d’une assise de 400 millions de dollars… « Je venais de me marier avec Michelle, elle attendait notre fils et je croyais que tout allait bien… Un an plus tard, je n’avais plus rien ! » poursuit Budi sur le même ton calme, en avalant une gorgée de thé. Inimaginable, alors, sa passion pour l’art.

Incendies

On est en pleine crise asiatique et elle a pris l’allure d’un jeu de dominos funeste. « La valeur de la roupie indonésienne a été divisée par sept en huit mois, reprend-il.Toutes les entreprises ont fait défaut, même le gouvernement. » En mai 1998 éclatent les émeutes qui vont conduire à la chute du gouvernement Suharto. Le mouvement prend vite une coloration antichinoise. Plusieurs pogroms surviennent. »Le jour où les émeutes ont démarré à Jakarta, j’avais rendez-vous à Singapour. Je devais me rendre à l’aéroport. Nous avons dû changer d’itinéraire à plusieurs reprises, quittant l’autoroute. Des incendies apparaissaient partout. Dès mon arrivée à Singapour, j’ai téléphoné. La situation devenait imprévisible. Plus aucune de mes cartes de crédit ne marchait. Le lendemain, j’ai affrété deux avions et évacué ma famille. » La situation se calme. Mais sa femme, Michelle, préfère retourner vivre à Shanghai. Budi entreprend un long travail de restructuration industrielle. Et de reconstruction personnelle. »Une décennie perdue. Cet âge où l’on est le plus déterminé à accomplir de grandes choses, je l’ai perdu à répondre à mes créanciers… J’avais cessé d’être agressif. J’avais peur d’emprunter de nouveau. J’ai décidé de prendre du recul et de laisser mon équipe aux affaires. » Budi rejoint Michelle et leur fils à Shanghai. »Pendant trois ans, je n’ai rien fait. Je faisais la cuisine pour ma famille. Je voyageais avec Michelle et je réfléchissais à la suite… »

Comme les poussins avaient sauvé sa mère, les poulets, très demandés par une population à majorité musulmane, redonnent des ailes à Budi Tek. Il rachète à bas prix aux États-Unis des carcasses de poulet dédaignées par les consommateurs américains. Et structure son nouveau groupe en filiales qui lui permettent de maîtriser toute la filière du poulet, de la fabrication des aliments aux produits pharmaceutiques… Personnellement aussi, une page a été tournée. « L’Indonésie est devenue une démocratie et je ne suis plus anxieux d’être chinois. » Et, entre-temps, une passion lui est née : l’art contemporain. « C’est en 2005, pendant ma période de repos, que j’ai acheté par hasard un tableau d’art contemporain. Il n’était pas très important, mais il m’a inspiré. » Budi se lance dans un monde qu’il ne connaît pas mais dont il veut maîtriser les clés. Il sillonne les expositions, rencontre des artistes, des galeristes, de grands collectionneurs (comme François Pinault, propriétaire du Point, croisé à Dinard), des directeurs de musée, des critiques, des universitaires, de jeunes talents, et dévore les catalogues des maisons de ventes aux enchères. Il achète, de plus en plus sérieusement, sponsorise des projets culturels en Indonésie, construit en 2008 un premier musée privé à Jakarta, le Yuz Museum. Le souvenir des pogroms lui revient. « J’avais envie que la culture chinoise soit appréciée en Indonésie. Car je suis chinois. Chinois d’Indonésie. J’ai voulu faire le lien, une sorte de pont pour apporter ma contribution à la société indonésienne. » À l’hiver 2008, la crise frappe à nouveau, cette fois le monde entier, mais l’industrie des poulets résiste. Budi achète encore plus d’art chinois. Des pièces majeures d’Ai Weiwei, Chen Zhen, Liu Wei, Zhang Xiaogang, Huang Yong Ping, remises sur le marché pour cause de crise, entrent dans sa collection.

Don de Dieu

En 2009, Budi acquiert sa première oeuvre non chinoise : une « maison » de l’artiste japonais Nara. « C’est une maison très étrange, une vaste sculpture en bois. Et tout le bois provient d’Indonésie. Nara voulait que ce soit un Indonésien qui achète cette oeuvre maîtresse… » Dans la foulée, il approche plusieurs artistes coréens et japonais, puis se rend à la foire de Bâle, au printemps 2009. »C’est alors que j’ai découvert l’art occidental, et notamment Kiefer. » Ce dernier l’impressionne, comme le travail de Cattelan et celui d’Abdessemed, auquel il achète l’avion de 27 mètres qui sera présenté à Paris cet automne, dans le cadre de la rétrospective sur cet artiste organisée par le Centre Pompidou. La Palestinienne Mona Hatoum et Anish Kapoor, découverts à Londres, font également partie de ses artistes préférés. Mais il fait une pause. « J’ai compris qu’il était impossible pour moi d’acheter tous les grands artistes vivants de l’art occidental. C’était trop important. » En revanche, pour l’art contemporain chinois, sa stratégie devient claire : « J’ai décidé d’acheter toutes les oeuvres en trois dimensions des artistes qui vont marquer l’histoire de l’art ! » Ce qu’il appelle des « oeuvres durables ».

Son immense musée privé à Shanghai entre dans son plan. « Tout ce que j’achète désormais est destiné à devenir une pièce de musée… » Avec 8 000 mètres carrés consacrés aux expositions temporaires (trois ou quatre par an) et 4 000 mètres carrés à la collection permanente, les commissaires se réjouissent et les galeries aussi. Mais le plus heureux est Budi Tek, le roi du poulet devenu acteur majeur de l’art, qui aime à tirer les leçons de ce nouveau cycle de sept ans qui aura tant réorienté sa vie. « En tant qu’industriel, on est censé innover, pour faire des percées. Et il faut aussi que les produits que l’on crée soient utiles aux gens. Le collectionneur, tout comme l’entrepreneur, doit apporter une contribution positive à ses contemporains. Mais devenir collectionneur est un travail de long terme et de patience. C’est aussi un don de Dieu », reconnaît ce chrétien convaincu qui a inscrit en haut de son blog cette devise extraite de la Bible : « Croire, espérer, aimer ».

Cinq musées privés à Shanghai

Lorsqu’il ouvrira à l’automne 2013, le projet de Budi Tek sera loin d’être le seul dans la mégalopole chinoise. Rien qu’à Shanghai, deux autres espaces auront été inaugurés quelques mois auparavant. L’Himalayas Art Museum, du milliardaire chinois Dai Zhikang (47 ans, 1,2 milliard de dollars), conçu par l’architecte Arata Isozaki (qui a déjà réalisé le stade olympique de Barcelone), et le Dragon Art Museum, de Wang Wei, 49 ans, l’épouse de l’entrepreneur Liu Yiqian, qui sera consacré aux antiquités chinoises, à l’art révolutionnaire et à l’art contemporain (ouverture prévue au printemps 2013). Ces nouveaux projets viennent s’ajouter dans cette seule ville de Shanghai au Rockbund Museum et au Minsheng Art Museum, ouvert par la première banque privée chinoise dans le quartier branché de Red Town.

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