Le voleur s’habille en Prada

La fondation milanaise interroge la notion de vol dans l’art, à travers une exposition où le remarquable le dispute à l’irritant

 

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C’est un sujet que les musées préfèrent ne pas évoquer : le vol. C’est aussi un sujet que les industries du luxe n’aiment pas, non moins logiquement. Il est donc plaisant qu’à Milan, la Fondation Prada, qui doit au luxe d’exister et présente régulièrement des œuvres que l’on pourrait donc lui voler, s’y consacre. On peut y voir le sens de la provocation que Miuccia Prada cultive. Elle a confié le commissariat de l’exposition à l’artiste Thomas Demand, réputé pour ses reconstitutions de lieux saisissants. Le résultat est alternativement remarquable et irritant.

Demand a rassemblé une centaine d’œuvres d’une soixantaine d’artistes, du début du XIXe  siècle à aujourd’hui. Voler étant un vice constant de l’humanité, il aurait pu commencer en évoquant Hermès, dieu des voleurs grecs, ou Prométhée, qui déroba le feu, mais l’exhaustivité était évidemment impossible : il y a trop de voleurs dans l’histoire et les religions.

Demand a préféré restreindre son champ chronologique et considérer la question de trois façons. Il y a le vol en tant que délit : se saisir d’un objet d’art qui ne vous appartient pas et partir avec. Il y a le vol visuel : un artiste emprunte à un autre un motif ou un style, conduite qui peut relever de la copie inavouée – condamnable – comme du pastiche déclaré – parfaitement toléré. Il y a enfin l’œuvre dont le processus de création repose, à un stade ou à un autre, sur une violation de la propriété ou de l’intimité. Chacun de ces chapitres a son espace, le troisième étant au sous-sol, ce qui a pour effet d’en accentuer le côté clandestin.

Parodie et détournementC’est aussi, des trois, le plus convaincant. On y revoit avec plaisir deux pièces de la série L’Hôtel de Sophie Calle, quand l’artiste, qui, s’étant fait embaucher un mois comme femme de chambre dans un hôtel vénitien en  1981, en profite pour espionner les occupants et cherche à tirer des déductions de ce qu’elle voit dans la salle de bains ou le lit. C’est une forme de vol que cet espionnage, activité qui se révèle le principal sujet de cette section. Trevor Paglen met aux murs des photos sous-marines des câbles transocéaniques par lesquels circulent des informations réputées secrètes.

Jeff Wall parodie les images d’enquête scientifique si fréquentes dans les séries policières. Viktoria Binschtok, Christopher Williams ou Omer Fast jouent avec des images prises aux médias. Le Mediengruppe Bitnik, collectif activiste, s’est introduit dans le système de vidéosurveillance du métro de Londres, glissant dans le réseau des invitations à jouer aux échecs, destinées aux agents qui regardent sur leurs écrans la foule des passagers. La section finit en apothéose : une collection de matériels d’observation et d’écoute produits en Union soviétique et en Europe de l’Est au temps de la guerre froide.

La section des emprunts visuels est la plus développée en nombre et c’est aussi la plus hétéroclite, ce qui ne surprend pas, l’art se nourrissant souvent de l’art. Se côtoient, dans un aimable désordre auquel les essais de typologie du catalogue ne peuvent remédier, les  » croûtes  » qu’Asger Jorn achetait aux puces et repeignait en partie, les pseudo Warhol de l’appropriationniste Sturtevant, un faux Modigliani mal peint volontairement par Pierre Huyghe et un faux Picasso mal peint par Cy Twombly – on aimerait être certain que ce fût volontairement. Du vol, on glisse vers l’imitation, la parodie et le détournement, qui sont réussis ou lourds, font rire ou laissent indifférent.

L’inventaire pourrait être infini, tant ces pratiques sont devenues communes depuis un siècle, dada et le surréalisme, Hannah Höch et Max Ernst. Certains choix se discutent. Pourquoi préférer les toiles où Rudolf Steigel peint des sculptures anciennes à celles, plus subtiles, de Tim Eitel sur le même thème ? Ou les collages et montages photographiques de Sarah Cwynar ou John Stezaker à ceux de tant d’autres qui découpent et suturent des fragments d’images au moins aussi bien qu’eux ? Mais il y a de réelles surprises, dont une série de peintures retrouvées après sa mort dans l’atelier de Francis Bacon. Il les avait lacérées, arrachant ce qui devait être des visages ou des portraits afin d’éviter que ces œuvres insatisfaisantes ne circulent après sa mort. Le sujet est donc moins le vol que sa prévention sauvage.

Reste le premier chapitre, celui du crime. Il est, évidemment, assez difficile à exposer. Demand a donc choisi d’accrocher un cadre doré vide, celui du Portrait du Docteur Gachet de Van Gogh qui appartenait avant 1933 au Städel Museum de Francfort, fut saisi par les nazis en  1933 et vendu par Gœring un peu plus tard. Cette façon d’évoquer le vol des œuvres d’art durant le IIIe Reich est assez étrange. Il aurait été plus clair de rappeler les spoliations des collections juives, en empruntant par exemple une œuvre au stock retrouvé en  2012 chez Cornelius Gurlitt.

C’est d’autant plus gênant qu’est exposé à proximité ce qu’il reste d’une grande toile de Menzel de 1893 qui figurait le roi de Prusse Frédéric le Grand. Elle a été découpée en morceaux en  1945 par des soldats américains quand ils pénétrèrent dans les appartements d’Hitler et ces fragments ont disparu. Geste condamnable assurément. Aussi condamnable que le pillage systématique des collections juives en Allemagne, France ou Pays-Bas ? On en doute.

Philippe Dagen

© Le Monde

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