A Hongkong, on ne badine pas avec le mot « national »

Ça se passe… à Hongkong Fin mars, le ministère de la culture (département des loisirs et affaires culturelles) a censuré un mot de la brochure d’un spectacle de théâtre. Les deux caractères en chinois, huit lettres en anglais, étaient pourtant bien cachés au fin fond du curriculum vitae d’une productrice, laquelle était diplômée de l’une des plus prestigieuses universités de Taïwan, l’université « nationale » de Taïwan. Or, du point de vue chinois, rien de taïwanais ne saurait être national.

Bien que Taïwan soit indépendante de fait depuis la fin de la révolution communiste, en 1949, la Chine continue de considérer l’île comme une province renégate qui reviendra, tôt ou tard, dans le giron de la grande Chine. En se fondant sur le principe de la Chine unique, Pékin refuse donc systématiquement à Taïwan l’utilisation du mot « national ».

C’est comme cela. Mais Hongkong n’est pas la Chine… ou du moins pas encore. Officiellement pas avant 2047. Car l’ancienne colonie britannique, rétrocédée à la Chine en 1997, est censée jouir d’un « haut degré d’autonomie » pendant cinquante ans. La liberté d’expression y est expressément garantie par l’article 27 de la Basic Law, texte qui lui sert de miniconstitution.

Interventionnisme « à la chinoise »

« Il y a une instruction secrète dans l’administration de Hongkong qui interdit d’utiliser le mot national pour les organisations taïwanaises », explique le professeur de sciences politiques à l’université baptiste de Hongkong, Jean-Pierre Cabestan. La presse a en effet retrouvé plusieurs incidents identiques où le mot national a été effacé par le passé. Pourtant, cette fois-ci, l’interventionnisme « à la chinoise » des autorités hongkongaises a fait scandale. Pour l’artiste hongkongais Kacey Wong, « cet incident est effrayant et totalement inacceptable ». Il l’est d’autant plus qu’il vient de l’institution qui soutient les créations artistiques et qui devrait être le dernier à jouer le jeu de la censure chinoise.

L’application par l’administration hongkongaise de cette censure dogmatique, typique de Pékin, mais contraire aux us et coutumes de Hongkong, a sans doute choqué d’autant plus qu’elle a été perçue comme un nouveau « coup de canif dans le contrat ». Un de plus. Sans revenir sur la rocambolesque disparition des éditeurs de Hongkong, soupçonnés de préparer la publication d’un brûlot contre le président Xi Jinping, qui sont réapparus aux mains de la police chinoise avec des explications faiblement convaincantes, on vient d’apprendre que onze des seize librairies de l’aéroport de Hongkong, toujours très bien fournies, notamment en livres critiques sur la Chine, ont fermé – ou vont l’être. De vagues raisons commerciales ont été évoquées.

De même, les salles de cinéma qui présentaient le film Ten Years, qui décrit un avenir sinistre à la vibrante cité, ont très vite et simultanément cessé de le montrer, sans explication, alors qu’il battait des records d’audience et qu’il a gagné le prix du meilleur film aux Oscars hongkongais. La semaine dernière, c’est le minimusée du 4 juin 1989, seul musée au monde qui documente la répression sanglante de la place Tiananmen, qui a annoncé qu’il était expulsé de l’immeuble où il est installé. Et que va-t-il rester de l’indépendance éditoriale du grand journal anglophone South China Morning Post depuis son rachat, fin décembre 2015, par le multimilliardaire chinois Jack Ma, le patron d’Alibaba ?

« Sentiment d’invasion et d’occupation »

« Tout cela montre que Pékin microgère Hongkong de plus en plus », observe l’analyste politique, le professeur Joseph Cheng. Ce phénomène d’érosion inéluctable de l’autonomie de Hongkong dans la gestion de ses propres affaires a donné naissance à un néologisme : on parle de la mainlandization de Hongkong, une « continentalisation », à marche forcée bien entendu. Or, si jour après jour Hongkong se continentalise, sa jeunesse, elle, choisit d’entrer en résistance et se radicalise.

« Face à ce sentiment d’invasion et d’occupation forcée contre une puissance bien supérieure, résister est la seule option. Albert Camus devient une référence pour beaucoup d’entre nous », ajoute l’artiste Kacey Wong. Résister en provoquant. On imagine avec quel enthousiasme Pékin a appris la nouvelle de la création d’un Parti « national » de Hongkong. Même s’il ne s’agit pas des mêmes caractères chinois pour le jeune parti de Hongkong et pour la grande université taïwanaise, les deux mots ont une connotation hautement rebelle.

Et la Chine a assez de mal à empêcher Taïwan d’utiliser le mot « national », il ne faudrait pas que Hongkong s’y mette aussi. D’autant que le Parti national, dont le leader a 24 ans, a tout de suite parlé d’indépendance. Depuis, diplomates, experts divers, caciques de la vie politique hongkongaise et éditorialistes rivalisent d’éloquence pour tenter de mettre des limites à ce dangereux dérapage.

 

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