Août 1966, le premier été rouge sang par Brice Pedroletti

Il était une fois la Révolution culturelle 1|6 Le 18 août 1966, place Tiananmen, Mao adoube les gardes rouges, les exactions commencent. La Chine va vivre, pendant dix ans, l’un des épisodes les plus violents et traumatisants de son histoire

 

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Ce petit matin du 18  août 1966, sur l’immense place Tiananmen, la foule est si dense que l’on peut à peine bouger. La garde rouge Yu Xiangzhen, 13 ans, et ses camarades se trouvent à l’ouest de la place. Elles aperçoivent Mao Zedong, au loin. Sur la porte de la Paix céleste, le Grand Timonier est une figure minuscule. Elles s’époumonent, car il s’éloigne en marchant vers l’est. Puis le  » président Mao « , président du Parti communiste chinois (PCC), revient dans leur direction, provoquant une indescriptible explosion de joie.

La journée a démarré à l’aube dans l’exaltation. Pensionnaire, fille de diplomate en poste à l’étranger, Xiangzhen a reçu la consigne de se rassembler avec d’autres élèves dans la cour de son collège, l’école n°  49 de l’arrondissement de Chongwen, au centre de Pékin. Ils se sont mis en marche, le badge des gardes rouges fièrement épinglé au revers de la chemise.

Dans son école, Xiangzhen a été parmi les premières à rejoindre l’organisation, créée le 6  août :  » On était à peine une vingtaine, il fallait une origine familiale irréprochable, c’est-à-dire des parents qui avaient rejoint le Parti avant 1949 « , précise-t-elle. La première organisation des gardes rouges a été fondée en secret, le 29  mai, dans un collège rattaché à l’université Tsinghua, l’une des plus prestigieuses en Chine. Son école s’est ralliée à la mode du moment. Un camarade lui a alors dit de rester discrète.  » C’est dangereux ? « , a demandé l’adolescente. «  Ne t’inquiète pas, nous sommes la garde rapprochée du président Mao « , lui a-t-il répondu.

C’est après ce rassemblement monstre pour voir Mao que se multiplieront les violences de ce mois d’août qualifié de  » rouge  » (hong bayue en chinois), car le sang s’est mis à couler au nom d’une révolution permanente.  » On était devenus arrogants. Tout nous était dû parce qu’on avait un badge de garde rouge. Les voitures devaient s’arrêter pour nous emmener où on voulait.  »

Yu Xiangzhen et ses camarades se sentent investies d’une mission sacrée : s’attaquer aux  » quatre vieilleries  » (vieilles idées, vieille culture, vieilles coutumes et habitudes). «  Les gens qui avaient des pantalons trop serrés, on les découpait. Des chaussures trop pointues, on les taillait. «  Elle se souvient être entrée dans un magasin de perruques et d’avoir crié que les propriétaires étaient des capitalistes. Ils ont vite fermé boutique. Et ce n’était que le début.  » Après, c’est devenu bien plus grave « , dit-elle.

Yu Xiangzhen a aujourd’hui 63 ans. Cette éditrice de livres pour enfants à la retraite, toujours membre du PCC, évoque ses souvenirs sur son blog. Il n’est pas censuré, mais on l’a dissuadée de faire publier ses textes à l’étranger.

Ce mois d’août  1966, très vite, il n’a plus été suffisant de monter dans un bus pour lire à tue-tête aux passagers le Petit Livre rouge, le recueil des citations de Mao. En juillet, la principale du collège de Yu Xiangzhen avait déjà été forcée d’adopter l’humiliante  » position de l’avion « , le buste cassé en deux vers l’avant. Un élève lui avait versé un pot de colle sur la tête, elle avait suffoqué, s’était évanouie. Dans toute la capitale, la violence va ensuite crescendo. Le 5  août, la vice-principale d’un autre collège de filles sera battue à mort, par ses élèves – Xiangzhen ne l’apprendra qu’en  2007, tant parler des victimes est tabou.

Il faudra attendre l’année 2000 pour que l’historienne chinoise Wang Youqin, installée aux Etats-Unis, détaille sur son site du -Mémorial de l’holocauste chinois les cas de 27 enseignants morts dans des établissements de Pékin. Les statistiques officielles retenues par les historiens font état de 100 à 200 meurtres par jour à Pékin dans les derniers jours du mois d’août. Et, au total, 1 772 morts pour août et septembre. Des dizaines de milliers de gens seront aussi déportés – en raison de leur  » mauvaise origine de classe « . Les suicidés se comptent par centaines. On les accuse de  » s’aliéner du peuple « .

tueries insenséesPuis la fièvre meurtrière gagne les campagnes : au sud de Pékin, des villages du district de Daxing sont le théâtre, fin août, de tueries insensées. Persuadés que les membres des cinq  » catégories noires  » (propriétaires terriens, paysans riches, contre-révolutionnaires, droitiers et mauvais éléments) allaient se venger, des chefs locaux passent à l’action. C’est alors que 325 personnes sont tuées et 22 familles totalement exterminées, jusqu’aux nourrissons, tranchés en deux. L’enquête sur ces atrocités, totalement étouffées en Chine, fut menée en  2000 par Yu Luowen. Lui et son frère, Yu Luoke, avaient eu le projet de rapporter à l’époque, dans leur Journal de la révolution culturelle lycéenne, les crimes dont ils avaient connaissance, prenant un risque considérable. Ils furent arrêtés en  1968 et Yu Luoke exécuté. L’épuration des  » ennemis de classe  » de Daxing va préfigurer les massacres qui ensanglanteront les campagnes de nombreuses provinces chinoises deux ans après.

A Pékin, les gardes rouges se tournent contre les suspects habituels du régime. La police a reçu l’ordre de ne pas intervenir et sera en réalité souvent complice des meurtres. «  Des gardes rouges plus âgés nous ont dit d’aller fouiller des maisons. Le poste de police en face de l’école leur avait fourni une liste des gens des cinq mauvaises catégories dans le quartier. Un ancien officier du KMT – le parti nationaliste de Tchang Kaï-chek – devait être interrogé sur sa radio. Celui-ci refusait de dire qu’il en avait une. Les gardes rouges l’ont ramené à l’école et se sont mis à le battre « , témoigne Yu Xianzhen.

Tous les soirs, depuis son dortoir, elle entendra des gens se faire rosser. Elle se souvient avoir vu des dizaines de cadavres entreposés sur le terrain de basket du commissariat de police, en face de l’école.  » Personne ne mettait ça en cause. On savait par cœur les paroles du soldat Lei Feng – icône communiste de l’abnégation – apprises à l’école : “Traiter les ennemis de classe aussi froidement que l’hiver.” Nous pensions sincèrement que les ennemis de classe méritaient la mort « , dit-elle.

Dès le début du mois de juin, les dirigeants en place, derrière le chef de l’Etat Liu Shaoqi, alors numéro deux du parti derrière Mao, lancent des groupes de travail dans les universités pour encadrer la Révolution culturelle voulue par Mao. Le Quotidien du peuple incite, le 1er  juin, à démasquer les  » diables cornus et les serpents malfaisants «  – l’expression courante pour les ennemis patentés de la Révolution. Des milliers de cadres sont dépêchés dans les écoles et les universités. «  Les équipes de travail vont détourner la colère populaire vers les professeurs et les étudiants considérés comme des éléments noirs, s’en servant comme boucs émissaires et sacrifiant quelques cadres locaux pour protéger les dirigeants « , analyse l’historien Frank Dikötter dans son nouvel ouvrage sur la Révolution culturelle (The Cultural Revolution : A People’s History, 1962-1976, 2016, Bloomsbury Press, non traduit).

Dai Qing se souvient de l’arrivée du groupe de travail dans son institut de recherche lié à la défense. Elle a 24 ans, est la fille d’un martyre de la Révolution, et a été adoptée par le maréchal Ye Jianying, un haut dirigeant de l’armée.  » J’étais une “princesse rouge”, donc ils m’ont mise à la tête d’un des groupes de travail « , explique-t-elle.

Les  » enquêteurs  » ciblent une jeune femme et un jeune homme désignés  » mauvais éléments  » dans leur dossier.  » On trouvait ça un peu facile. Le jeune homme était un peu dandy, écrivait des poèmes. Ce n’est pas ce que notre grand Mao voulait. Il nous avait chargés de démasquer des révisionnistes. On voulait être ses combattants et non pas œuvrer pour Liu Shaoqi et Deng Xiaoping « , raconte l’ancienne journaliste, devenue une dissidente célèbre après les manifestations de Tiananmen, en  1989.  » Les gens de mauvaise origine familiale n’avaient pas de droits. Ils vivaient constamment dans la peur et pouvaient être, sous n’importe quel prétexte, accusés de “vouloir renverser l’ordre établi”.  » Petit à petit, le conflit se déplace : Dai Qing et ses camarades s’opposent aux groupes de travail.  » On était devenus des rebelles, prêts à être critiqués à notre tour.  »

Dai Qing était trop âgée, et mature, pour aller saccager le domicile d’ennemis de classe présumés. Mais d’autres  » princes rouges « , dans les collèges et les lycées, se distingueront par leur zèle et leur brutalité.  » Août rouge, ce sont d’abord les enfants de cadres qui mènent le mouvement, ils appartiennent à la classe dirigeante qui a tous les droits. Ils tentent aussi, consciemment ou non, de protéger leurs parents. La devise, c’est d’abord : “A père héroïque, fils brave ; à père réactionnaire, fils dépravé”, rappelle l’historien Michel Bonnin. Mao, quelque part, peut se dire qu’il ne va pas réussir son coup. « 

Mais le président Mao, revenu à Pékin, impose le retrait des groupes de travail, qu’il accuse d’avoir instauré une  » terreur blanche « . Il donne dès le 1er  août son imprimatur au mouvement des gardes rouges, en déclarant qu’il est  » justifié de se rebeller « , puis ordonne :  » Feu sur le quartier général ! «  Certains gardes rouges dénoncés comme  » contre-révolutionnaires  » par les groupes de travail sont réhabilités.

 » Cela signifiait que Mao était de notre côté, nous les rebelles « , se souvient Dai Qing. Deux mois plus tard, la jeune femme s’investira dans la création d’une des innombrables publications de  » rebelles « . Une liberté de presse inédite, qui durera près d’un an.

Mme Mao, général en furieLe journal de Dai Qing s’appelle Zaofan youli ( » il est justifié de se rebeller « ), reprenant l’exhortation de Mao. De nouvelles vagues de rebelles ont été instrumentalisées par Jiang Qing, la femme de Mao, et ses partisans, divisant les gardes rouges, mais aussi les familles et enfin le pays entier en factions concurrentes. Toutes se réclament de Mao et s’en déclarent les vrais héritiers. La foire d’empoigne est générale, absurde, voire comique si elle n’était pas aussi tragique. Des rejetons de l’aristocratie rouge critiquent leurs propres parents quand ceux-ci tombent.

Dai Qing se souvient d’avoir voulu publier dans Zaofan youli la lettre d’un des fils de Liu Shaoqi, Liu Yunruo.  » Il critiquait son père et disait que seul lui importait de suivre Mao. Mais Jiang Qing a téléphoné pour s’y opposer, au prétexte qu’on allait faire du fils de Liu Shaoqi un héros « , poursuit-elle. Dai Qing était passée outre. Présente sur tous les fronts, Mme Mao est un général en furie, l’inquisiteur en chef d’un dogme maoïste aussi arbitraire que flou. Liu Shaoqi, le chef de l’Etat, est, pour Mao et son épouse, l’homme à abattre. Il mourra en détention.

Dans une révolution perpétuelle et insatiable, les bourreaux d’hier deviennent de nouvelles victimes. Lors de ce premier été, les plus lucides sont les intellectuels et les parias que le régime s’est déjà appliqué à broyer en raison de leur passé bourgeois ou de leurs opinions critiques.

Zhang Yihe, 25 ans en  1966, est élève dans une troupe d’opéra à Chengdu, dans le Sichuan. Elle est la fille de Zhang Bojun, ancien ministre d’un petit parti allié aux communistes qui avait tenté d’incarner une alternative démocratique dans les premières années de la République populaire de Chine, mais qui fut victime d’une purge lors du mouvement anti-droitier de 1957. Le  » droitier numéro un de Chine « , comme il avait été surnommé, avait toutefois échappé aux camps de travail. La famille vivait dans une grande demeure pékinoise. Dès les premières semaines, Zhang Bojun écrit à sa fille à Chengdu :  » L’heure la plus sombre de l’histoire chinoise moderne est arrivée. Je suis “le plus grand droitier du pays”, donc peu importe que tu te retournes contre moi. Tu dois survivre à tout ça. Je m’inquiète pour toi, car tu ne rates pas une occasion de dire ce que tu penses.  » Zhang Yihe détruit la lettre. Très vite, elle est prise pour cible dans sa troupe d’opéra. On lui rase les cheveux.

Elle s’échappera pour aller voir une dernière fois sa famille à Pékin début 1967 – craignant qu’ils ne survivent pas. Les gardes rouges les ont déjà brutalisés plusieurs fois. La grande bibliothèque de son père et les possessions de la famille ont été emportées dans 33  camions.  » Il ne restait que le plancher et le plafond « , dit-elle. Son père l’exhorte une dernière fois de survivre, pour raconter. «  La démocratie arrivera un jour en Chine, même si cela doit prendre beaucoup de temps « , dit l’ex-responsable politique. Elle lui répond :  » Je ne peux pas être condamnée à plus de dix ans de prison. J’aurai encore la vie devant moi ! «  La fugitive est vite rattrapée et emprisonnée à Chengdu.

Ses geôliers trouvent, dans ses carnets, écrits à l’année 1964, une allusion railleuse à l’ascension éclair de Jiang Qing, alors promue responsable des arts au sein du département de la propagande du Parti après avoir longtemps été tenue éloignée de la politique. Cette attaque lui vaut d’être étiquetée  » plus grande contre-révolutionnaire du Sichuan  » par les nouvelles autorités issues de la Révolution culturelle, qui, partout dans le pays, consolident leur pouvoir en ciblant les  » mauvais éléments « .

Son procès public a lieu sur la scène d’un grand théâtre. Les premiers rangs sont occupés par des militaires, puis des membres des unités de travail du monde de la culture.  » Je n’ai pas pu m’empêcher de rire en voyant tous ces soldats pour mon procès, se souvient-elle. Voyant que je riais, le public s’est levé et a crié : “Qu’on l’exécute !” « 

Elle a gardé le verdict. Cette page de papier jauni la condamne à vingt ans de camp de travail pour avoir  » répandu des remarques contre-révolutionnaires « . Elle y entrera en  1969, l’année du décès de son père. Mais ne fera  » que  » dix ans de prison.  » Toute ma vie, j’ai gardé la foi grâce à ce que m’avait dit mon père. C’est pour cela que je ne suis pas devenue folle et que je suis restée en bonne santé en camp. «  Aujourd’hui, la vibrante septuagénaire est écrivaine et explore ce  » passé qui n’est pas parti en fumée «  – ce fut le titre en Chine d’un de ses livres publié en  2004 –, celui des persécutés de Mao.

Brice Pedroletti

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