Theresa May froisse les investisseurs chinois in Le Monde, jeudi 4 août

Pékin a vivement réagi à l’annonce de Londres de remettre à l’automne sa décision sur Hinkley Point

 

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Les relations économiques entre la Chine et le Royaume-Uni traversent subitement une période tendue. En octobre  2015, le président chinois, Xi Jinping, avait pourtant été reçu avec tous les honneurs lors d’une longue visite d’Etat outre-Manche, lançant ce que Londres espérait être un  » âge d’or  » entre les deux pays. L’arrivée au pouvoir de Theresa May, la nouvelle première ministre britannique, semble avoir remis en cause cette stratégie.  » Cela a été l’âge d’or le plus court de l’histoire « , estime Kerry Brown, chercheur à l’institut Chatham House.

Cette brusque tension a surgi à propos du projet d’EDF de construire deux réacteurs nucléaires à Hinkley Point, dans l’ouest de l’Angleterre. Mme  May a surpris, jeudi 28  juillet, tous les acteurs de ce dossier en suspendant son approbation à ce chantier gigantesque. Les dirigeants de l’électricien français ont été pris à contre-pied, alors que le conseil d’administration d’EDF venait de donner son feu vert. Son partenaire chinois, China General Nuclear Power Corporation (CGN), qui doit financer le tiers du projet, s’impatiente également.

Officiellement, Mme  May se donne le temps de se pencher sur un dossier complexe et délicat de 24  milliards d’euros qu’elle n’a pas eu le temps de maîtriser après seulement quelques semaines à Downing Street. Elle doit donner sa réponse finale d’ici à fin septembre.

Mais, rapidement, la vraie raison de son inquiétude a fuité : la Chine. Est-il vraiment raisonnable de laisser les capitaux chinois financer un projet aussi stratégique qu’une centrale nucléaire ? Vince Cable, ministre de l’industrie du gouvernement de David Cameron entre 2010 et 2015, a révélé les réserves de la locataire du 10  Downing Street.  » Elle n’était pas contente de l’attitude plutôt enthousiaste que nous avions sur les investissements chinois « , a-t-il confié.

Cette volte-face par rapport à la position de David Cameron a provoqué la colère de Jim O’Neill, le secrétaire d’Etat britannique au commerce. L’ancien chef économiste de Goldman Sachs, qui a -inventé le célèbre acronyme BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine), avait beaucoup travaillé au rapprochement économique avec la Chine. Il n’a pas été prévenu du changement d’attitude du gouvernement. Lundi 1er  août, il a fait fuiter dans la presse britannique qu’il envisageait de démissionner. Il se donne jusqu’en septembre, espérant que Mme  May aura alors clarifié sa stratégie.

Deux autres chantiers prévusDu côté chinois, la réaction a été virulente. L’agence de presse officielle, Chine nouvelle, lance des menaces à peine voilées.  » Le nouveau gouvernement britannique risque d’affaiblir la confiance mutuelle durement gagnée avec la Chine. La Chine peut attendre que le gouvernement britannique prenne une décision rationnelle, mais elle ne peut pas tolérer des accusations infondées questionnant sa volonté sincère d’une coopération gagnant-gagnant « , lit-on dans un article publié lundi.

Si la suspension de Hinkley Point irrite tant à Pékin, c’est que ce projet représente la porte d’entrée du nucléaire chinois en Occident. Après ce premier chantier, EDF et CGN en préparent deux autres au Royaume-Uni. Le premier consiste une nouvelle fois en une centrale de technologie française, financée à un tiers par les Chinois. Puis, les rôles doivent être inversés : une centrale de technologie chinoise, financée à un tiers par EDF.

Pékin espère ainsi s’imposer comme un acteur incontournable dans l’exportation des centrales nucléaires. Actuellement, la Chine est le premier pays au monde pour la construction nucléaire, avec une vingtaine de centrales en cours de fabrication. Elle a commencé à exporter, notamment au Pakistan. Mais une centrale chinoise au Royaume-Uni marquerait un tournant symbolique.

La décision sans préavis de Theresa May de suspendre le projet met potentiellement à mal cette stratégie. Son attitude tranche avec celle du gouvernement de David Cameron, qui n’avait pas ménagé ses efforts pour séduire la Chine. En septembre  2015, le ministre des finances George Osborne s’était ainsi rendu au Xinjiang et y avait vanté  » l’énorme potentiel «  de cette région sensible de l’Ouest chinois, au moment même où une attaque y faisait au moins 40  morts ou blessés. A l’époque, le quotidien chinois Global Times s’était félicité de l’attitude de M.  Osborne et du fait qu’il n’ait pas choisi la confrontation avec la Chine  » en soulevant la question des droits de l’homme « .

Quelques mois plus tôt, en mars  2015, David Cameron avait annoncé, au grand dam des Etats-Unis, la participation du Royaume-Uni à la nouvelle Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, créée et dirigée par Pékin pour faire concurrence aux institutions de Bretton Woods.

La Chine pensait, depuis, avoir trouvé un partenaire politiquement fiable. Mais  » le groupe de conseillers autour de la nouvelle première ministre prône un retour clair aux anciennes priorités « , analyse Kerry Brown.Londresrenoue avec une époque où  » la sécurité, les valeurs et les questions politiques étaient jugées plus importantes que les affaires commerciales « , et cette posture gêne -Pékin, ajoute-t-il.

éric Albert et Harold Thibault (à Paris)

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