Le marché de l’art contemporain et les moments d’exception

Le marché de l’art est en pleine mutation

Les résultats de Christie’s et de Sotheby’s ont chuté au premier semestre. Les acheteurs se font plus exigeants

 

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Après une période de croissance insolente, le marché de l’art semble s’essouffler. Les -résultats mondiaux de Christie’s et Sotheby’s sont en baisse au premier semestre 2016, de respectivement 37,5  %, à 2,5  milliards de dollars (2,2  milliards d’euros), et 24  %, à 2,4  milliards de dollars. Raison de cette dégringolade ? La pénurie d’œuvres supérieures à 20  millions de dollars. D’après la base de données Artprice, le nombre de pièces adjugées supérieures à cette somme serait passé de 49 au premier semestre 2015 à 20 en  2016.

Dopée par les Femmes d’Alger (Version  » O « ) de Picasso, un -tableau vendu au prix record de 179,4  millions de dollars, la vente thématique de Christie’s en mai  2015 consacrée aux  » muses  » avait totalisé 705,9  millions de dollars. En  2016, l’écurie londonienne de François Pinault a dû réduire de plusieurs crans ses ambitions : sa nouvelle vente thématique a plafonné à 78  millions de dollars en mai. Certaines œuvres essuient de sévères décotes, à l’instar des compositions abstraites de l’Allemand Gerhard Richter, qui valaient à elles seules 30  millions de dollars voilà à peine un an.

Les collectionneurs seraient-ils gagnés par le spectre de la satiété ? Sommes-nous passés d’un marché de la dilapidation à celui de la rétention ? Telle est la théorie du journaliste Scott Reyburn, qui conclut un récent article sur le ralentissement du marché de l’art dans le New York Times par cette hypothèse-choc :  » Que se passerait-il s’il n’était plus cool de posséder des œuvres d’art chères ? « 

N’allons pas trop vite en besogne. L’art n’a pas perdu de son attrait. En témoigne une progression du nombre de transactions de 9,7  %, selon Artprice.  » Un amateur addict n’arrête pas parce qu’il y aurait une crise, estime la conseillère Patricia Marshall. Les demandes pour les œuvres de qualité sont toujours fortes et les gens ne mégotent pas sur les prix. Ils savent qu’un beau tableau de Mark Rothko, qui vaut 90-120  millions de dollars maintenant, vaudra 150  millions de dollars dans quelques années. « 

Le marché n’en est pas moins en mutation.  » Il y a une fatigue, -admet le marchand privé new-yorkais Olivier Renaud-Clément. Les gens en ont assez de courir -toutes les foires, d’accumuler des œuvres dans des entrepôts. Ils préfèrent acheter moins mais mieux.  » Ils veulent surtout conjuguer être et avoir. Le trophée n’est plus l’alpha et l’oméga. Il doit s’accompagner d’une expérience sensorielle et d’une mise en contexte plaisante des œuvres.

Vente de  » moments d’exception « En témoigne le succès de la bouture bucolique de la puissante galerie Hauser &  Wirth, dotée d’un jardin et d’un restaurant dans le Somerset (sud-ouest de l’Angleterre). Depuis son ouverture en  2014, la fréquentation du site a bondi de 149 000  à 273 000  visiteurs annuels. Même essor pour Les Moulins, l’immense antenne champêtre de la Galleria Continua en Seine-et-Marne, dont le nombre de visiteurs a sextuplé depuis 2007.  » Les collectionneurs aiment ce rapprochement avec la nature, confie Lorenzo Fiaschi, cofondateur de la galerie. Ils voient des œuvres et entendent en même temps les oiseaux et les vaches. Ça crée une belle énergie car ils ont le sentiment, pas seulement de dépenser de l’argent, mais aussi de participer à la vie. « 

Le marché de l’art tend à se caler sur l’évolution du mode de consommation du luxe.  » Un produit dans une vitrine ne suffit pas, il faut une narration, une expérience immatérielle en complément de l’objet, observe Elisabeth Ponsolle des Portes, déléguée générale du Comité Colbert, association regroupant les plus grandes maisons de luxe françaises. Les gens veulent un bien-être et un bel-être, plus d’expérience, de connaissance.  » Selon le rapport annuel World Luxury Tracking publié par Ipsos, 78  % des sondés de la  » génération Y  » (ayant entre 20 et 35 ans) préfèrent l’idée  » d’expérience exceptionnelle «  à l’achat simple de produit. Un critère qui a progressé de 18  points entre 2007 et 2015.

Ce besoin d’expérience, la collectionneuse Sandra Mulliez l’avait pressenti dès 2012. Pour lever des fonds en faveur du Palais de Tokyo, un centre d’art parisien consacré à l’art moderne et -contemporain, elle avait organisé une vente non pas d’œuvres, mais de  » moments d’exception « . Au menu, la possibilité de passer un week-end chez l’artiste belge Wim Delvoye ou de faire un tour du périphérique parisien dans la Ferrari du plasticien Bertrand Lavier. La vacation a rapporté quelque 88 000  euros. Mais, en réalité, peu de ces moments privilégiés auront été consommés.  » Sur le coup, les gens avaient été emballés. Mais, en pratique, ils ont trouvé intimidant de contacter les artistes « , rapporte Mme  Mulliez.

Le galeriste parisien Kamel Mennour a bien mesuré les limites de l’exercice lorsqu’il a organisé, en  2015, une vente de bienfaisance au profit de l’institut Imagine, spécialisé dans la recherche sur les maladies génétiques. Il avait panaché des expériences, comme la visite des coulisses de l’Opéra de Paris en compagnie du chorégraphe Benjamin Millepied, avec des œuvres d’art sonnantes et trébuchantes, qui furent davantage plébiscitées. Patron d’Artprice, Thierry Ehrmann le dit bien :  » Il va se créer au bas mot 700  musées en  2016 dans le monde. On ne va pas les remplir avec seulement de l’expérience. « 

Roxana Azimi

© Le Monde

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