Les Chinois face au racisme ordinaire

Confrontés aux insultes, mais aussi à des agressions de plus en plus nombreuses, les jeunes Chinois de France tiennent à faire reconnaître les discriminations dont ils sont victimes. Malgré le silence de la gauche et des associations antiracistes

 

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Les quolibets remontent tous à l’enfance. Cette cour de récréation où ils se faisaient traiter de  » face de citron «  ou interroger sur le goût du chien qu’ils mangeaient forcément. Plus tard sont venues les insultes dans la rue puis les agressions. Les Asiatiques n’ont jamais été inclus dans le slogan  » Black-Blanc-Beur « , symbole de la France fière de sa multitude, au lendemain de la Coupe du monde de 1998. Ils n’ont jamais été intégrés dans les testings anti-discriminations et ne figurent guère dans les campagnes de publicité contre les stéréotypes raciaux. Ils sont pourtant l’objet quotidien de préjugés bien ancrés dans la population majoritaire.

 » Chinetoque « ,  » bol de riz « ,  » yeux bridés « , les membres de la communauté chinoise ont tous entendu ces interjections. Tous aussi ont été assimilés à ce cliché d’immigrés riches, prospérant dangereusement en silence. Depuis plusieurs années, ces stéréotypes sont le mobile d’agressions violentes par des jeunes des quartiers où ils ont élu résidence, dans les arrondissements du nord de Paris et de sa banlieue surtout. Dans ceux de la Guillotière à Lyon ou de Belsunce à Marseille aussi, mais en moins grand nombre. Le 4  septembre, ils ont été des dizaines de milliers, issus majoritairement de la communauté chinoise d’Ile-de-France, à descendre dans la rue pour dénoncer ces violences après la mort, le 12  août, d’un commerçant agressé à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Mais aussi pour dire leur ras-le-bol de ce racisme qu’ils subissent au quotidien. Une stigmatisation qui n’a jamais été nommée.

 » Des propos racistes, j’en ai entendu dès l’école primaire. Se faire traiter de “face de lune”ou de“mangeur de chiens”, ça me révoltait mais mes camarades me disaient que c’était “pour rigoler” « , raconte Dan Chen, jeune homme de 26 ans, qui tient un show room au Centre international de commerce France Asie, à Aubervilliers.  » Au collège, j’avais sans cesse les poches fouillées pour voir si j’avais de l’argent. On me disait aussi que les Chinois étaient sales et malpolis mais je ne disais rien « , se souvient Haiqiong Dong, jeune vendeuse du 19e  arrondissement. Qu’ils soient trentenaires, aient la vingtaine ou soient encore dans l’adolescence, presque tous ceux qui ont fréquenté l’école française disent avoir vécu ces brimades. Des remarques sur le physique, leurs habitudes culturelles, qu’ils arrivaient à surmonter quand elles avaient lieu dans la cour de l’école. Moins maintenant qu’elles sont vécues dans la rue.

Il y a ces  » tching-tchang-tchong «  lancés à un groupe de jeunes, ces  » ni hao  » grimaçants ( » bonjour  » en chinois) ou ces  » Tiens voilà les p’tits-jaunes-p’tites-bites  » entendus sur la chaussée.  » Un jour, j’accompagnais ma mère dans le métro. Elle parlait chinois avec mon petit frère quand une jeune fille l’a imitée en mimant des yeux bridés. J’ai réagi en criant : “Est-ce que tu laisserais quelqu’un se moquer de ta mère comme ça ?” La fille s’est excusée mais j’étais en rage « , se souvient Tchan Xu, grossiste de vêtements à Marseille.  » Dans le métro, un jeune m’a lâché : “Casse-toi, chinetoque !” Si cela avait été un juif, il ne se serait pas permis, relate aussi Olivier Wang, jeune avocat spécialisé dans le droit commercial et responsable de l’Association des jeunes Chinois de France. Quand on entend ça en voyant les gens se marrer, on se sent mal. Le gros problème, c’est que tout le monde a tendance à en rire. «  Insulter un Chinois ne provoque que rarement une réaction d’indignation.

Les blessures sont vives pour ces jeunes qui ont grandi en France. D’autant, qu’à les entendre, ces épisodes de racisme ordinaire ont gagné tous les espaces de la vie : au travail, dans les cafés, les médias. C’est dans son nouvel immeuble que Tchan Xu a récemment été humilié :  » Quand j’ai emménagé, mes voisins me répétaient “Papier pas par terre, papiers poubelle”,comme s’il était évident que je ne parlais pas français. Ce sont ces petits rappels offensants qui minent « , note ce jeune père. Les clichés sur les qualités intrinsèques des Asiatiques, les traits de caractère ou encore les stéréotypes liés à leurs activités économiques empoisonnent aussi de plus en plus leur quotidien.  » Quand j’explique comment on se sert d’un médicament, il n’est pas rare qu’un client me réponde“Je ne comprends pas le chinois” « , note Kadeka Lim, pharmacien dans le Val-de-Marne. Même les médias se lâchent. Comme ce jury de l’émission télévisée  » La Nouvelle Star  » qui, un jour de novembre  2015, ricane à l’accent d’un jeune Coréen et, entendant son nom, lui lance  » On va t’appeler Luc « . Ou ces sketchs récurrents de l’animateur Cyril Hanouna, qui endosse le rôle d’un Chinois avec tous les stéréotypes éculés.  » Il y a ce sentiment commun qu’on peut se moquer de nous et que cela ne porte à aucune conséquence « , remarque Kadeka Lim.

Ces fils et filles d’immigrés ne comptent plus les poncifs sur les Chinois tellement travailleurs, discrets et silencieux mais qui rachètent tous les tabacs, grignotent tout l’espace commercial, voire sont devenus une mafia nuisible. Des remarques sournoises, assénées comme des évidences dans les cafés comme dans les soirées des milieux aisés.  » On nous colle des traits culturels qui interrogent. Quand on remplace le mot “Chinois” par une autre origine, cela n’apparaît plus du tout anodin « , souligne Oliver Wang. Dominique C. est commerciale chez un grossiste du 3e arrondissement de Paris, un master d’ingénierie financière en poche. Elle raconte être fréquemment en butte aux remarques de ses clients :  » Combien de fois j’ai entendu l’un d’eux me lancer “Vous allez tous nous bouffer” ; qu’en exploitant les enfants dans nos ateliers, on avait tué le travail ou que c’était normal que nous cassions les prix, parce que forcément on fraude et on ne paye jamais d’impôts… « , s’agace cette trentenaire au look sage.

 » Expérience quotidienne de la honte « Cette stigmatisation supplémentaire est venue avec l’expansion économique de la Chine et la plus grande visibilité des commerçants asiatiques à Paris.  » Quand, en  2003, certains élus parisiens ont dénoncé “l’invasion chinoise” et le rachat des boutiques de quartier, ça a libéré une parole raciste. On est devenu identifiables « , se souvient Sacha Lin-Jung, gérant d’un restaurant et d’un négoce d’exportation de vins. Le fantasme du péril jaune a semble-t-il gagné du terrain avec la visibilité plus grande des jeunes générations qui, ayant fait des études, parlant français, ont pu se lancer à leur tour dans le négoce. Mais il est aussi le fardeau quotidien des immigrés plus récents ou des Chinois installés de longue date qui parlent mal le français : ceux-là font en plus l’expérience d’un racisme institutionnel qui ne dit pas son nom.

Porter plainte, se faire comprendre à la préfecture ou se faire soigner dans un hôpital quand on a du mal à s’expliquer en français, est souvent un calvaire pour ces immigrés.  » Dans la vie quotidienne, de nombreux primo-arrivants ont une expérience des services publics qui s’apparente à de la maltraitance « , assure Ya-Han Chuang, docteure en sociologie à Paris-Sorbonne qui, pour ses enquêtes de terrain, en a accompagné beaucoup auprès des administrations publiques. La jeune chercheuse n’hésite pas à parler de  » mépris institutionnel «  :  » Le fait de mal parler le français rend très souvent les démarches difficiles, voire impossibles. Beaucoup d’entre eux ont une expérience quotidienne de la honte. « 

Les données statistiques et études sont quasi inexistantes sur ces phénomènes discriminatoires et xénophobes qui touchent les minorités asiatiques. L’étude  » Trajectoires et origines « , vaste enquête de l’INED qui a scruté la vie des immigrés en France, publiée en janvier, n’en parle pas. Quelques lignes abordent la réalité statistique des immigrés originaires de l’Asie du Sud-Est (Cambodge, Vietnam et Laos) ; ceux venus de Chine sont intégrés dans une catégorie  » autres pays « . Estimée à 400 000 personnes, la communauté d’origine chinoise semble trop peu nombreuse pour faire l’objet d’études distinctes. Mais les enquêteurs ont recueilli de nombreux témoignages sur le mépris et le dénigrement dont ils se disent victimes.  » Il y a une certaine invisibilité du niveau de racisme vécu par les Asiatiques. Il n’est pas thématisé car il est recouvert par la situation des Arabes et des Noirs « , reconnaît Patrick Simon, démographe, coordonnateur de l’étude.

 » nommer ce qui nous arrive « La Commission nationale consultative des droits de l’homme n’a pas plus de données : son dernier baromètre a pour la première fois intégré une unique question concernant l’image des Asiatiques en France.  » Les stéréotypes les concernant sont ambivalents. Ils sont vus comme travailleurs et bien intégrés. Mais le racisme qui les vise ressemble à l’antisémitisme : ce sentiment de réussite économique suscite des jalousies et un ressentiment très présent « , note Nonna Mayer, politologue au Centre d’études européennes de Sciences Po Paris.

De toutes ces petites et grandes humiliations, la jeune génération ne veut plus. Fini le silence, la tête baissée, pour ne pas se faire remarquer, qu’adoptaient leurs parents. Eux se sentent français, ont grandi en s’entendant répéter que la République garantissait l’égalité, et ils y ont cru. Arrivés très jeunes ou nés sur le sol hexagonal, ils ont vu leurs parents trimer dur pour rembourser une dette du voyage, monter un petit commerce après des années de labeur tout en les poussant à faire des études pour s’en sortir. Les parents de Dan Chen, arrivés grâce à un passeur en  1990, sont restés clandestinement, vivotant dans la famille, comme de nombreux Chinois du Wenzhou. Le racisme, eux aussi l’ont vécu mais en se taisant.  » Quand ma mère était dans la restauration, elle se prenait souvent des blagues racistes mais se taisait, et moi je serrais les dents « , se souvient le jeune homme d’Aubervilliers.  » Longtemps, la communauté s’est défendue par le silence ou le rire. Et comme personne ne se plaignait, le racisme anti-chinois n’existait pas « , relate Olivier Wang. Beaucoup ont le même parcours, le même ras-le-bol.

Devant des associations antiracistes qui n’ont rien vu venir et une gauche bien silencieuse, les enfants de ces Chinois de France veulent faire reconnaître les discriminations dont ils sont victimes.  » On a fait des études, on est plus intégrés et on n’a pas envie d’étouffer les affaires comme nos parents. Nous, on nomme ce qui nous arrive « , confirme Sacha Lin-Jung. Reste à décider des moyens d’action. Certains pensent créer leur propre association de défense, estimant que la gauche associative n’a rien fait. D’autres entendent au contraire sonner à la porte des organisations existantes pour enfin faire reconnaître ce nouveau racisme ordinaire. Le débat est intense sur WeChat, le réseau social chinois.

Mais pour tous, c’est du côté des pouvoirs publics qu’il faut une réaction, comme le résume la sociologue Ya-Han Chuang :  » La manifestation du 4  septembre a permis de nommer enfin ce que nous vivons. Il faut maintenant que les autorités le reconnaissent comme un problème public à traiter. « 

Sylvia Zappi

© Le Monde

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