A Davos, Xi Jinping grand timonier du libre-échange

Le président chinois a lancé un avertissement voilé à Donald Trump sur une éventuelle guerre commerciale.

LE MONDE | 18.01.2017 à 06h48 • Mis à jour le 18.01.2017 à 15h26 | Par Sylvie Kauffmann (Davos, Suisse, envoyée spéciale)

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Le président chinois Xi Jinping, mardi 17  janvier au Forum économique mondial de Davos, en Suisse.

C’est le discours que les participants américains au Forum de Davos auraient rêvé de voir leur président prononcer. Pas seulement les Américains, d’ailleurs : « Un discours impressionnant, et un discours très stratégique, vibrant plaidoyer pour une politique de portes ouvertes, pour le dialogue direct et contre le protectionnisme », a déclaré au Monde la ministre allemande de la défense, Ursula von der Leyen, admirative. « Mais c’est notre rhétorique à nous, ça ! », s’est exclamé un autre responsable européen avec envie.

Sauf que ce discours « historique », selon le mot qui était sur toutes les lèvres, ou presque, mardi 17 janvier, ce n’est pas le leader du monde libre qui l’a prononcé, devant 3 000 spectateurs au Forum économique mondial, mais le chef de l’Etat et du Parti communiste chinois, Xi Jinping. Le président Xi a frappé un grand coup pour marquer cette première, celle de l’intervention d’un président chinois à Davos ; profitant du profil bas des dirigeants américains, en pleine transition entre deux administrations, et du désarroi actuel du camp occidental, il a volé la vedette à tout le monde en se présentant comme le champion toutes catégories de la mondialisation et du libre-échange.

C’est bien le monde à l’envers que présente cette édition 2017 de Davos : dans les démocraties du monde occidental développé, la mondialisation et le libre-échange sont la cible des attaques d’un puissant courant politique, incarné par un président qui prêtera serment vendredi aux Etats-Unis, Donald Trump. Et c’est le président chinois, héritier de Mao, qui vient rassurer les élites du monde des affaires sur le bien-fondé de ce concept qui a révolutionné l’économie mondiale depuis la fin du XXe siècle.

« Vastes océans des marchés mondiaux »

L’ironie n’a d’ailleurs pas échappé à certains. « Il est quand même assez étrange de devoir demander au chef d’un Parti communiste de voler au secours du libre-échange », s’amuse Carl Bildt, l’ancien premier ministre suédois.

Car c’est bien à cet exercice que s’est livré Xi Jinping, dans un argumentaire parfaitement construit, en énumérant les résultats positifs de la mondialisation, notamment pour la Chine qui a eu « le courage de se jeter dans les vastes océans des marchés mondiaux », en reconnaissant que, loin d’être parfaite, l’économie mondialisée pouvait et devait être améliorée, et en soulignant qu’en tout état de cause, elle était pratiquement impossible à défaire, « vaste océan dont il est impossible de s’échapper, que cela plaise ou non : les océans ne peuvent pas être transformés en lacs fermés et en criques ». En point d’orgue de ce plaidoyer, le président chinois a lancé cet avertissement voilé à Donald Trump, sans le nommer : « Personne ne sortira vainqueur d’une guerre commerciale. »

La grande habileté du président chinois, dans ce discours conçu spécifiquement pour des audiences occidentales, a été d’admettre que, malgré les progrès réalisés, le « chaos » et « l’incertitude » actuels poussaient à s’interroger sur « ce qui avait mal tourné ». Mais « la plupart des problèmes qui affectent le monde n’ont pas été causés par la mondialisation », a-t-il affirmé, citant l’exemple de la crise des réfugiés et celui de la crise financière : « En rendre la mondialisation responsable n’aidera pas à les résoudre ». Certes, « la mondialisation est une arme à double tranchant, a-t-il reconnu, et l’économie mondialisée a créé de nouveaux problèmes, mais cela ne justifie pas de tout vouloir annuler ».

Accents quasi sociaux-démocrates

Pour exposer les solutions possibles, Xi Jinping n’a pas reculé devant des accents quasi sociaux-démocrates : il faut « amortir » les chocs de la mondialisation « de telle sorte qu’elle bénéficie à tous », « rééquilibrer le processus », le rendre « plus inclusif et durable », « trouver un équilibre entre efficacité et égalité ». Il s’est même fait applaudir lorsqu’il a assuré que c’était là « une responsabilité que doivent endosser les dirigeants de notre temps : c’est ce que les peuples attendent de nous ».

La Chine poursuivra sa croissance et respectera ses engagements pour le développement durable, a-t-il promis, tout en s’inquiétant que de nouveaux moteurs de la croissance mondiale n’aient pas encore été trouvés, en dépit des avancées technologiques. Pour M. Xi, la solution doit être recherchée dans la dynamique de l’innovation, la réforme de la gouvernance mondiale en faveur des pays émergents et « la promotion de la libéralisation des échanges et des investissements » : il faut « dire non au protectionnisme ». « S’enfermer dans une pièce sombre parce qu’il pleut dehors ne sert à rien : l’oxygène et la lumière sont aussi à l’extérieur », a-t-il lancé.

Citant Dickens, Henri Dunant et Christine Lagarde, le président chinois n’a pas poussé l’offensive de charme jusqu’à se prêter au jeu des questions-réponses, comme le font d’autres dirigeants à Davos. « Bien sûr, a tempéré la ministre allemande Ursula von der Leyen, on attend des actes concrets après ces mots, et l’ouverture à l’extérieur va nécessiter une ouverture à l’intérieur, dont le président Xi n’a pas parlé aujourd’hui. » Il n’a pas été question non plus de l’affirmation croissante de la Chine comme puissance navale mondiale, ni de ses ambitions régionales. Sur la scène intérieure, Xi Jinping a engagé une opération de renforcement de son pouvoir telle qu’il est aujourd’hui l’un des dirigeants chinois les plus puissants. Certains experts le soupçonnent d’envisager un scénario à la Vladimir Poutine, qui lui permettrait de rester au pouvoir au-delà de son deuxième mandat.

« Le contraste avec les propos de Trump est presque humiliant »

« Xi a prononcé un discours de bon citoyen du monde, juge un ancien haut responsable d’Asie du Sud-Est, très bon connaisseur de la Chine. Le contraste avec les propos de Trump est presque humiliant. La Chine a le temps devant elle. » Pour cet expert, le temps où Deng Xiaoping prônait le profil bas pour l’empire du Milieu est révolu : « La Chine, aujourd’hui, est trop grande pour être discrète : plus un seul problème du monde ne peut être résolu sans elle. »

L’un des rares à ne pas s’enthousiasmer pour le discours du dirigeant chinois aura été Anthony Scaramucci, conseiller de Donald Trump. Et pour cause : il ne l’a pas écouté, a-t-il déclaré lorsqu’on lui a demandé sa réaction. Seul des collaborateurs du président élu présent à Davos, à trois jours de l’investiture, M. Scaramucci, ancien de Goldman Sachs, a expliqué, lui, que le problème de la mondialisation était « l’asymétrie » des traités de libre-échange, qui se sont retournés contre les Etats-Unis, et qu’il fallait rétablir « de la symétrie », de façon à pouvoir résoudre « le problème des salaires dans les revenus médians » des Américains.

Si M. Scaramucci a assuré « respecter la Chine et son président », c’est aux Chinois « de venir vers nous pour créer cette symétrie ». Mais qu’on se rassure : Donald Trump est « le dernier grand espoir du globalisme ».

Lire aussi :   En Europe, « c’est notre société ouverte qui est attaquée »

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie-mondiale/article/2017/01/18/ardent-defenseur-du-libre-echange-le-chinois-xi-jinping-a-la-conquete-de-davos_5064405_1656941.html#kJg6eX8AUOJwp5XS.99

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