Christine Macel :  » Il est primordial de réhabiliter la paresse « 

La commissaire générale de la 57e Biennale de Venise veut faire de cette édition  » un espace de résistance face aux incertitudes du monde « 

 

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La Française Christine Macel, conservatrice en chef au Centre Pompidou, -défend depuis près de vingt ans la création émergente. A Venise, elle a conçu un parcours de quelque 800  œuvres, dont une cinquantaine de productions nouvelles.

 » Viva Arte Viva  » : quel sens -donnez-vous au titre que vous avez choisi pour votre Biennale ?

 » Viva Arte Viva « , c’est comme une chanson, un mantra, une déclaration d’amour aux artistes qui guident ma vie depuis longtemps. Quand on voit ce qui se passe dans le monde, ces voix régressives qui s’élèvent, ces incertitudes, cela confirme que l’art est plus que jamais le lieu où trouver des ressources pour résister et combattre le danger de l’individualisme, du repli sur soi. C’est un  » oui  » à la vie ; un  » oui, mais « .

Vous placez donc d’emblée votre -Biennale dans le registre politique ?

La responsabilité des artistes en ce -domaine est cruciale ! Ils ont pouvoir de -lever les consciences, comme l’Argentin -Nicolas Garcia Uriburu, qui, dès 1968, inondait la lagune d’un pigment vert pour rappeler le désastre écologique en cours. Ou la chorégraphe Anna Halprin, qui va orchestrer une nouvelle fois pour nous sa danse planétaire, lancée dans les années 1980, comme un appel à prendre soin de la Terre. Une ronde qui sera ouverte à tous.

A vos yeux, l’artiste contemporain est-il avant tout un chaman guérisseur ?

Un des chapitres de la Biennale aborde cette question, mais pas de façon farfelue ou ésotérique. Simplement en rappelant que l’artiste, comme le chaman, est doté d’une vision intérieure très singulière. Le rituel a toujours existé dans l’art, mais il a été mis de côté par la modernité, à quelques exceptions près, comme Brancusi, qui jouait beaucoup là-dessus, ou Beuys, pour qui l’art gardait une dimension sacrée. Après un très fort -retour de cette dimension missionnaire dans les années 1970, la jeune génération d’artistes n’a aucune réticence à l’égard des pratiques, qu’on peut qualifier de  » peu raisonnables « , de l’art comme guérison symbolique. Par exemple, le Brésilien Ernesto Neto a -convié à la Biennale des chamans d’une tribu d’Amazonie avec laquelle il -entretient des liens depuis longtemps ; ils proposent de faire un rituel pour notre monde malade. L’essentiel est de mettre en œuvre une énergie salvatrice. C’est pourquoi les questions de la transe, de l’extase et de l’érotisme -seront également très présentes.

Lors de la précédente édition, le -commissaire général, Okwui Enwezor, faisait le constat d’une planète frappée par les tragédies. On a presque le -sentiment que vous avez été choisie par le président de la Biennale, Paolo -Baratta, pour lever davantage d’espoir…

Il a en tout cas dû sentir en moi ce que -Romain Rolland appelait  » l’optimisme de la volonté « …

Egalement au programme de votre Biennale, des rencontres quasi -quotidiennes avec les artistes…

Nous faisons tout pour rendre visible leur monde, car j’ai envie que le public s’approche au plus près de la réalité de l’artiste. Qu’il comprenne son mode de fonctionnement, de l’atelier solitaire à la  » factory  » collective. J’ai aussi demandé à chacun de déballer pour nous sa bibliothèque et de nous livrer ses références littéraires. Enfin, nous organisons chaque -semaine des déjeuners ouverts autour des artistes, la tavola aperta – table ouverte – .

Les biennales relèvent en général du marathon pour les visiteurs, -qui courent d’un lieu à l’autre. Vous -semblez vouloir ralentir le rythme…

La question du temps me passionne car elle est au croisement de la philosophie, de la science, de l’art. J’insiste, à Venise, pour rappeler que, parfois, le temps de l’art est celui de l’inaction. Les artistes vivent dans une oisiveté productive, un vagabondage mental, un état de  » non-vigilance « , comme le dit le plasticien Fabrice Hyber. En cette époque où nous consommons toujours plus le présent, ils nous rappellent l’importance de ce que les Romains appelaient l’otium, l’oisiveté, en opposition au negotium, les affaires publiques. Il est primordial de réhabiliter la paresse. Certains artistes le font merveilleusement, comme Raymond Hains, qui avait un rapport très particulier au temps. On pouvait croire qu’il ne faisait jamais rien, se contentant de parler sans cesse avec un art fou de la conversation. Et pourtant, il a -découvert tellement de territoires, et sa production est d’une telle vivacité !

Pensez-vous vraiment que les artistes ont le temps pour l’oisiveté aujourd’hui ?

Ils sont de plus en plus pris dans la production de produits destinés à des systèmes commerciaux, c’est sûr, mais ils savent -investir ce temps de travail de façon très singulière. La réalité de notre monde les rattrape forcément, mais si j’ai un conseil à donner aux jeunes créateurs, c’est :  » Surtout, prenez le temps. «  Beaucoup d’artistes viennent d’ailleurs passer six mois à la Biennale, comme Dawn Kasper, qui y installe son studio ouvert au public, ou Olafur Eliasson, qui vient travailler sur le long terme avec une communauté de migrants soudanais installés à Venise. Aujourd’hui, la principale force d’un individu consiste à -savoir freiner pour retrouver son propre rythme, le rythme de son corps. Et ça, pour les urbains, c’est un véritable travail !

Propos recueillis par Emmanuelle Lequeux

© Le Monde

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