La Biennale, l’humanisme, la mondialisation

12 mai 2017

A Venise, la Biennale prend l’art au sérieux

Du 13 mai au 26 novembre, la manifestation donne à voir, dans son exposition internationale, des œuvres qui font la part belle aux idéaux altermondialistes, féministes ou environnementaux, mais qui manquent de folie

 

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La 57e Biennale d’art de Venise se tiendra du 13  mai au 26  novembre 2017. Plus que centenaire, la grand-mère de toutes les biennales a vu, ces dernières années, sa fréquentation exploser : de 2001 à 2015, le nombre de visiteurs a plus que -doublé, passant de 243 500 à plus de 500 000 entrées, et celui des journalistes -accrédités d’un peu moins de 5 000 à plus de 7 000. Pas moins de 86 nations y sont représentées, dans des pavillons à la programmation choisie par les pays intéressés, et une -exposition dite  » internationale « , supposée éclairer les grandes tendances de l’art -contemporain, a été confiée, pour cette édition, à la Française Christine Macel. Paolo -Baratta, le président de la Biennale, aime à la définir comme un lieu de recherche. Pourquoi pas, mais quid des découvertes ? Après avoir -arpenté le gravier des Giardini et le -béton de l’Arsenale, où se tiennent les principales -expositions, elles s’avèrent maigres, quoique, dans quelques cas, passionnantes.

Christine Macel s’est saisie du thème du voyage, inspiré, selon Baratta, des humanistes de la Renaissance. Sujet louable, mais on n’aurait pas détesté qu’elle relise aussi l’Eloge de la folie, d’Erasme. Car, de folie, sa biennale manque cruellement. Sage, très bien accrochée, politiquement correcte et peu provocante. Nouvelle, cependant : sur les 120 artistes choisis, 103 n’avaient jamais été montrés à Venise. Devant certains, comme Marwan Kassab Bachi, dit Marwan, né à Damas en  1954, mort à Berlin en  2016, considéré comme un des principaux protagonistes du  » tournant figuratif  » qu’a connu la peinture allemande au milieu des années 1960, on se demande pourquoi il a fallu attendre si longtemps. Même remarque à propos des assemblages à base de livres découpés et ouverts de John Latham (1921-2006), entre dadaïsme et poésie à la Borges. Face à d’autres, on se -demande en revanche s’il n’aurait pas mieux valu les laisser grandir avant de les exposer en telle compagnie.

Le pavillon international s’ouvre sur un autre disparu en 2016, le Croate Mladen -Stilinovic. Né en  1947 dans la Yougoslavie de Tito, il fut un des premiers à faire entendre en Occident la voix de l’Est. En  1993, il publia le texte The Praise of Laziness, dans lequel il comparait les artistes des deux blocs :  » Les -artistes à l’Ouest ne sont pas paresseux, et donc sont moins des artistes que des producteurs… Les artistes de l’Est sont paresseux et pauvres parce que le système entier de “facteurs insignifiants” – le marché de l’art – n’y existe pas. Donc, ils ont eu le temps de se -concentrer sur l’art et la paresse. Quoi qu’ils produisaient, ils savaient que c’était vain… «  Christine Macel nous accueille donc avec des photographies de -l’artiste roupillant dans son petit lit. Par choix autant que par nécessité. Ce serait, dit-elle, l’antique notion d’otium, opposée à celle de negotium – pensée et vie intérieure plutôt qu’action et affaires.

Éviter des équivoquesMais, quand Paolo Baratta ajoute que  » cet humanisme, à travers l’art, célèbre la capacité de l’humanité à éviter d’être dominée par les pouvoirs dirigeant les affaires mondiales « , l’argument devient franchement -comique pour qui a entendu le lendemain tel marchand, planté devant l’œuvre d’une artiste qu’il représente, répéter cinq ou six fois à un assistant :  » Surtout, on ne donne pas le prix. «  Sans les  » pouvoirs dirigeant les affaires -mondiales « , qu’ils soient galeristes, grandes entreprises – de luxe notamment, il échoit ainsi à la boutique Louis Vuitton d’exposer Pierre Huygue – ou riches collectionneurs, la Biennale n’existerait pas : ce sont eux qui -financent et achètent les œuvres que l’institution est désormais incapable de produire elle-même. Eux qui paient les violons du bal, ces fêtes courues où les amateurs d’art se bousculent. Les plus snobs feindront d’hésiter entre celle de Miuccia Prada et celle de François Pinault, surtout quand ils n’y sont pas invités…

La contradiction est d’autant plus vive que cet  » humanisme «  de l’art condamne tous les vices du capitalisme ancien – colonialisme, esclavage, industrie – et contemporain – – surexploitation de la nature jusqu’à son épuisement, effacement des traditions -anciennes écrasées par les habitudes exportées par l’Occident, tragédie des migrants -rejetés par l’Europe, misère. Cette Biennale est écologique, féministe, altermondialiste. Elle célèbre la communauté, le partage, l’égalité et la fraternité – toutes qualités que le monde de l’art pratique avec parcimonie. Difficulté supplémentaire, tout aussi flagrante : comment convertir en œuvres intenses et convaincantes ces excellents idéaux ? Se pose alors la question de la forme. Est-il suffisant, pour la régler, d’accumuler des images ou des coupures de presse, d’écrire des formules -solennelles sur le mur ou de filmer l’entrée d’un tunnel autoroutier ? On en doute. Trop souvent, l’absence d’invention plastique -apparaît flagrante, comme si l’intention suffisait. Or, si bonne soit-elle, elle ne suffit pas. Ennui et indifférence menacent vite quand l’expression est faible et banale, ce qui rend le travail de l’artiste inutile dans le meilleur des cas, contre-productif dans le pire.

Ainsi de la colonisation et de la destruction des civilisations autochtones. Le thème est très présent, mais il s’impose avec la plus grande force quand il vit dans la vidéo que Lisa Reihana présente au pavillon néo-zélandais. Elle y met en images faussement édéniques l’arrivée du capitaine Cook dans le Pacifique sud, associant papier peint à paysages exotiques début XIXe, tradition du -tableau vivant, danse, mime et numérique. Pas besoin pour elle de mode d’emploi, à l’inverse de tant de dispositifs qui seraient obscurs sans de longues légendes. Idem devant Les Immobiles, film que Marie Voignier -consacre aux chasseurs en Afrique centrale. De vieilles photos en noir et blanc d’animaux abattus filmées dans un livre et des souvenirs d’un des organisateurs de ces carnages suscitent à eux seuls la nausée.

Réfléchir à la forme permettrait d’éviter aussi quelques équivoques. On ne doute pas de la sincérité de l’engagement d’Ernesto Neto en faveur des Indiens d’Amazonie. Mais en faire danser quelques-uns parés de vastes coiffures de plumes le jour de l’ouverture de l’Arsenale, est-ce une performance protestataire ou une concession au spectaculaire exotique, dans un genre qu’aimaient les expositions universelles et coloniales de jadis ? Ou c’est le simplisme qui embarrasse : célébrations de l’amour de son prochain en dansant en rond (Anna Halprin) ou de l’eau vive en la frappant en rythme (Marcos Avila -Forero), ballons de baudruche aux couleurs vives (Hale Tenger) et, aussi colorés, gros ballots d’étoffes (Sheila Hicks). Ce symbolisme est aimable et bien joli, mais superficiel et commode. A faire de la nature et de sa destruction un sujet, mieux vaut le traiter avec l’ironie de Michel Blazy, qui fait pousser ses plantes dans des chaussures trouées, ou avec le sens de l’absurde de Shimabuku, qui fait d’un ordinateur portable un fer de hache, après en avoir affûté le tranchant. Ironie -encore : celle du Letton Mikelis Fisers, qui -raconte en bois gravés un monde envahi par des extraterrestres reptiliens adeptes d’expérimentations animales, dont les anthropoïdes que nous sommes font les frais.

Rencontres inattenduesEt puis, il y a ce que l’on préfère : les exceptions, des artistes et des œuvres qui se trouvent rangés dans tel ou tel chapitre, mais qui pourraient l’être dans un autre. L’essentiel est qu’ils y soient, parce qu’ils restaurent les droits de la complexité, du second niveau et de l’imagination. Pourquoi Kader Attia se trouve-t-il dans le pavillon  » dionysien  » ? On n’en sait rien, mais le dispositif qu’il a conçu, grâce auquel certaines fréquences de la voix humaine se changent en dessins mobiles, presque en écritures, est à la fois une réflexion troublante sur les rapports entre les différents sens de la perception et un hommage rendu aux grandes cantatrices arabes du XXe  siècle.

Un fil, soudain, se tend entre lui et d’autres réflexions sur l’invention d’un langage, de Raymond Hains (1926-2005) – jeux de lettres, de mots et de mémoires – à Carlos Amorales, qui invente une typographie dans le pavillon du Mexique. Autre correspondance intrigante, celle qui s’établit -entre les diagrammes organiques que dessine obsessionnellement le Tchèque Lubos Plny et les entrelacs et tissages de l’Italienne Maria Lai, disparue en  2013 et justement ressuscitée ici. C’est cela que l’on aime à la Biennale de Venise : pas les discours trop bien construits, pas les déclarations de principe trop claires, mais une rencontre inattendue – et d’autant plus révélatrice.

Harry Bellet, et Philippe Dagen

© Le Monde

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