Quand le Bund s’appelait le Quai de France

HISTOIRE DE SHANGHAI – Quand le Bund s’appelait le quai de France

Martine Caron lepetitjournal.com/shanghai Mercredi 7 juin 2017

David Maurizot, Président de la Société d’Histoire des Français de Chine à Shanghai, est notre guide pour cette visite aux origines de la Concession française. Si nous vivons dans cette ville aujourd’hui, c’est un peu grâce aux pionniers qui ont construit sur un terrain marécageux ce premier comptoir français au milieu du XIXème siècle. Alors suivons le guide pour retrouver les traces de cette époque qui subsistent encore aujourd’hui !

Le long du Quai de France

Notre périple commence aux origines de la Concession française sur la partie sud du Bund alors baptisé Quai de France (ou French Bund). C’est en 1848 que le premier Consul français, Charles De Montigny, débarque à Shanghai pour concrétiser la signature du traité de Whampoa (ou Huangpu), qui accorde à la France l’ouverture de cinq ports au commerce français, à Canton, Fuzhou, Ningbo, Xiamen et Shanghai. À cette époque, la seule présence française à Shanghai est constituée de quelques missionnaires qui occupent un terrain sur l’emplacement de l’actuelle église Saint Joseph et des jésuites qui ont construit une première église à Xujiahui en 1847. Après d’âpres négociations, Charles De Montigny obtient en 1849 le droit d’occuper un terrain limité par le Huangpu à l’est, le ruisseau du Yang-King-Pang (actuelle Yan’An Lu) au nord, le rempart de la vieille ville chinoise (actuelle Renmin Lu) au sud et l’actuelle Xizang Nan Lu à l’ouest. Soit 66 hectares pour débuter, trois fois moins que la Concession britannique. C’est sur ces terrains marécageux que débute la présence française à Shanghai. Elle s’étendra par la suite en trois étapes.

Limites de la Concession française de 1861 à 1904

Notre parcours débute au pied de la Gützlaff Tower sur le Bund et va nous permettre de remonter le temps pour retrouver les traces restantes des origines de la Concession. Avant la tour de pierre encore visible aujourd’hui, un premier mât en bois permettait de transmettre aux marins, manœuvrant sur le Huangpu et au-delà, les prévisions météorologiques et les horaires des marées, calculés par les jésuites à l’observatoire de Xujiahui. La tour a été érigée en 1905 après qu’un typhon eut détruit le mât de bois, et fut baptisée du nom d’un missionnaire allemand parfaitement sinophone qui joua un rôle important au XIXème siècle.

La Gützlaff Tower

Plus au sud à l’angle de Jingling Lu se dresse toujours le bâtiment des Messageries Maritimes, une compagnie maritime française fondée en 1851 qui assurait le transport de passagers, de fret et du courrier. Présente à Shanghai depuis 1863, la compagnie a notamment exporté pendant de nombreuses années des soieries chinoises vers la région lyonnaise. Pour les passagers, les trajets vers Shanghai passaient par Saigon où il fallait changer de bateau. Dès l’ouverture du canal de Suez en 1869, le trajet Marseille-Shanghai se fera en direct et ce en moins de 5 semaines. L’édifice abrite aujourd’hui les archives municipales.

En poursuivant sur le Bund vers le sud, on aperçoit l’ancien siège de Butterfield & Swire où se trouve à présent notamment le restaurant espagnol El Willy. Cette société britannique y avait également construit des entrepôts adjacents qui ont disparu, elle y pratiquait, entre autres, le commerce de l’opium. Ce bâtiment britannique se trouvait côté français, mais on note aussi l’inverse puisque la banque d’Indochine a été construite dans la Concession britannique.

Butterfield & Swire

Rue du Consulat

Revenons vers notre point de départ pour emprunter Jingling Lu, anciennement « rue du Consulat ». Elle a d’ailleurs un air de rue de Rivoli avec ses immeubles à arcades qui bordent le trottoir. Le premier consulat français qui a donné son nom à la rue date de 1866, il se situait à l’angle nord avec le Bund. Il a été détruit dans les années 1980 mais le bâtiment de l’ICBC qui lui a succédé en a repris quelques éléments de style (fenêtres et grilles extérieures).

La rue du Consulat et Jingling Lu

En empruntant Jingling Lu, on constate bien vite qu’un quartier résidentiel remplace la rangée d’immeubles de bureaux qui bordent le quai. Ceci diffère de la situation dans la Concession britannique où les activités commerciales sont plus nombreuses. N’hésitez pas à entrer dans les ruelles des lilong, vous y serez toujours le bienvenu. À l’angle de Sichuan Lu se trouvait l’Hôtel des Colonies érigé vers 1910-1920, l’un des nombreux bâtiments de style Art Déco à Shanghai.
Il a longtemps été le seul hôtel de la Concession française et a donc hébergé de nombreux voyageurs et commerçants. À côté, un bâtiment arborant des fenêtres à ogives témoigne que le quartier a d’abord été peuplé par des missionnaires français.

Hôtel des Colonies et bâtiment actuel

Prenez à gauche sur Sichuan Nan Lu (ex « rue Montauban »). Au 36 se trouve l’église Saint Joseph fondée en 1860-61 par des missionnaires français. Cet édifice a été longtemps le point le plus élevé des concessions, alors qu’il n’est pas visible de très loin aujourd’hui. La comparaison des photos montre qu’il n’a guère changé depuis sa construction. On peut toujours y assister à la messe tous les jours à 7h, mais en chinois maintenant. Les bâtiments d’une école primaire bordent à présent l’église, et l’on ne peut donc pas y accéder pendant les horaires de classe. La rue portait à l’origine le nom du général Montauban, qui s’illustra en 1860, lors de la seconde guerre de l’opium, à la tête du contingent français. Il remporta la bataille du pont de Palikao contre les forces mandchoues, permettant ainsi l’accès à Pékin et la victoire finale. Mais ce fut aussi lui qui ne put empêcher le sac du Palais d’Été, et qui sélectionna les merveilles que l’on peut à présent admirer au château de Fontainebleau et à Paris au Musée Guimet, ou à la Bibliothèque Nationale. C’est aussi dans cette rue que logeaient le premier consul et sa famille, avant la construction du Consulat.

Eglise Saint Joseph

Plus loin au 135 Jingling Lu, un ensemble de lilong a été détruit, mais le bâtiment donnant sur la rue reste debout, orné d’une plaque indiquant sa date de construction : 1933. En poursuivant sur Jingling Lu, on croise Henan Lu où se dresse actuellement la Bank of Beijing. Vous pouvez traverser le bâtiment pour admirer les volumes intérieurs, mais rien n’est d’époque. À l’origine, ce bâtiment de style Art Déco, conçu par Léonard et Veyssère en 1936, abritait la Chung Wei Bank, institution fondée par le célèbre gangster Du Yuesheng. Celui-ci résidait d’ailleurs dans la Concession française et siégeait également au Conseil Municipal français. Il était devenu un homme d’affaires respectable, en réussissant à légaliser le commerce de l’opium auprès des autorités chinoises (en contrepartie d’un versement annuel) et en utilisant les fonds ainsi récoltés dans des œuvres philanthropiques.

Le sud de Henan Lu donne sur le rempart de la vieille ville où fut percée la porte du Nord, afin d’améliorer la communication avec le quartier français. Au 174 Jingling Lu, nous voici devant le siège de la police de Shanghai, qui autrefois était le poste de police Mallet. Il était à l’origine situé en retrait de la rue, derrière la place Mallet, où trônait une statue de l’amiral Protet et où étaient organisées les parades militaires. L’amiral Protet défendit Shanghai lors de la révolte des Taiping et y perdit la vie en 1861. Vous pouvez approcher de la barrière pour voir l’ancien bâtiment au fond de la cour mais interdiction d’entrer ou de photographier. Sur ce même terrain avait été bâti le premier Hôtel Municipal en 1863-64 mais de qualité médiocre, il fut finalement rasé pour construire le poste de police.

Poste de police Mallet

Dirigeons-nous vers le sud pour atteindre Renmin Lu qui se trouve sur le tracé de l’ancienne enceinte et des douves ceinturant la vieille ville. Toute la partie sud de Jingling Lu semble en sursis, mais fin mai il était encore possible de traverser le lilong au 423. Lui aussi semble menacé, la majorité des ouvertures étant murées, mais il reste encore des habitants pour témoigner de la vie du quartier. Poursuivez sur Renmin Lu vers l’ouest jusqu’à Dajing Lu où subsiste encore un morceau des anciens remparts. Le fait qu’à cet endroit la muraille est intégrée au mur du temple taoïste Dajing, a permis sa préservation, alors que le restant était détruit en 1912 lors de la modernisation de la ville. Renmin Lu s’appelait alors le boulevard des deux Républiques (la République de Chine et la République française), depuis la chute du système impérial.

C’est ici que s’achève la première partie de notre parcours. La suite nous emmènera du boulevard de Montigny à la rue du cardinal Mercier en empruntant l’avenue Joffre, l’axe majeur de l’ancien quartier français qui l’est toujours aujourd’hui. Ou comment voyager tout en restant à Shanghai !

Les anciens remparts et les douves, et ce qu’il en reste

Notre guide

David Maurizot, établi en Chine depuis 14 ans, s’est pris de passion pour l’histoire de Shanghai en découvrant lors de sa première balade des maisons coloniales en pleine ville. Ses nombreuses lectures et ses discussions avec d’autres amis, tout aussi passionnés lui, ont permis de se forger une bonne connaissance des personnages et des lieux célèbres de Shanghai. En plus de ses activités professionnelles (il dirige le bureau Chine d’un cabinet de conseil français et est membre du Bureau de la Chambre française de commerce), il est également Président-Shanghai de la Société d’Histoire des Français de Chine dont le but est de mutualiser les recherches de tous, afin de transmettre la mémoire de ces hommes et femmes, qui, bien avant nous, ont découvert et appris une Chine qui, par certains aspects, reste proche de celle d’aujourd’hui. La Société est également parfois sollicitée pour répondre à la demande de familles cherchant des informations sur les activités ou le parcours de l’un de leurs parents. N’hésitez pas à le contacter si vous souhaitez apporter votre pierre à l’édifice.

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