Pékin impose le silence sur la mort de Liu Xiaobo

La Chine censure sur Internet toute référence au dissident et rejette les critiques des pays occidentaux

 

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“Le gouvernement chinois porte une lourde responsabilité dans sa mort prématurée (…). Nos cœurs sont remplis de gratitude envers Liu Xiaobo pour ses efforts monumentaux et ses sacrifices importants pour faire avancer la démocratie et les droits de l’homme. C’était un prisonnier d’opinion et il a payé le prix le plus élevé possible pour sa lutte obstinée. Nous sommes confiants dans le fait que cela n’aura pas été en vain. Liu Xiaobo représentait les idées portées par des millions de personnes dans le monde, même en Chine. Ses idées ne peuvent être emprisonnées et elles ne mourront jamais.”

Berit Reiss-Andersen, présidente du comité Nobel, dans un -communiqué publié jeudi 13 juillet

Le poète Bei Ling se souvient du printemps 1989 à New York. Après avoir étudié à Oslo et Hawaï, son ami Liu Xiaobo avait accepté une invitation à enseigner à l’université de Columbia. Mais rapidement, le mouvement d’occupation de la place Tiananmen gagna en ampleur et les deux amis passaient jour et nuit devant le téléviseur.  » Il voulait en être, moi j’ai eu peur. Lui aussi, mais il disait qu’il devait y aller «  , se remémore M. Bei. Liu Xiaobo deviendrait un des leaders du mouvement et négocierait la sortie de la place de centaines d’étudiants, évitant ainsi un bain de sang encore plus dramatique.  » Au G20, est-ce qu’un seul président, un seul premier ministre ou officiel a pris ne serait-ce qu’une minute pour demander à Xi Jinping la libération de Liu Xiaobo ? Nous devons savoir «  , lance le fondateur de l’Independent Chinese PEN Center, au lendemain de la mort de Liu.

L’annonce de la disparition du Prix Nobel de la paix 2010, jeudi 13  juillet dans la soirée, dans un hôpital du nord-est de la Chine, laisse le milieu des droits de l’homme chinois abattu. Les dissidents y voient la preuve de la détermination de Pékin à les écraser, et du poids bien trop important pris par la Chine pour que ses partenaires diplomatiques risquent tout pour leur cause.

Xi Jinping, un  » homme très bien « Le 26  juin, les autorités pénitentiaires et les anciens avocats de M. Liu avaient rendu publique son hospitalisation à Shenyang, dans le nord-est de la Chine. C’est dans cette région que Liu Xiaobo purgeait la peine de onze années d’emprisonnement pour  » subversion «  à laquelle il avait été condamné en  2009 pour avoir rédigé, un an plus tôt, un manifeste en faveur de la démocratisation de la Chine. Il demandait à être transféré à l’étranger.

Pékin n’aura pas jugé nécessaire de céder. L’Allemagne s’était placée en ligne de front pour demander à Pékin de laisser le dissident quitter le territoire.  » La question se pose de savoir si la gravité de la maladie de M. Liu n’aurait pas pu être décelée et soignée beaucoup plus tôt « , avait lancé, mercredi, le porte-parole du gouvernement allemand, Steffen Seibert. La plupart des autres pays occidentaux, parmi lesquels la France, s’étaient contentés de publier des communiqués de leur ministère des affaires étrangères demandant à Pékin de respecter sa dernière volonté de quitter la Chine.

Pour l’écrivain dissident Liao Yiwu, qui vit en exil en Allemagne depuis 2011, il ne fait nul doute cependant que certains,  » particulièrement la France et l’Angleterre «  n’ont pas suffisamment élevé la voix.  » Ils ont dû penser que le plus important était l’économie « , regrette M. Liao, ami de Liu Xiaobo.

Certes, les dissidents reçoivent toujours l’assurance du soutien occidental par les diplomates en poste dans leur pays. Mais ils se demandent si, au plus haut niveau, lors des rencontres entre chefs d’Etat, les dirigeants de ces mêmes pays ont encore le courage de se confronter à Xi Jinping, le numéro un chinois.

D’ailleurs, en conférence de presse à Paris jeudi, interrogé par un journaliste de la chaîne de Hongkong Phœnix TV, le président américain Donald Trump n’a pas tari d’éloges sur ce dernier,  » un ami « ,  » un grand dirigeant « , un  » homme très bien «  et qui  » veut faire ce qui est bon pour la Chine « . De son côté, Emmanuel Macron a salué  » un des grands leaders de notre monde qui est en train de conduire une réforme extrêmement importante et ambitieuse de la Chine, tant de la société que de l’économie chinoise « .

Quand bien même les deux hommes n’auraient pas été informés de la mort, quelques heures plus tôt, de M. Liu, son état critique était connu depuis semaines, de même que le refus opposé probablement au plus haut niveau de l’Etat chinois de le laisser partir. Dans la soirée, le président français s’est rattrapé par un Tweet rendant  » hommage à Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix, grand -combattant de la liberté «  et disant son soutien à ses proches et son épouse Liu Xia.Vendredi, Pékin, par la voix du porte-parole du ministère des affaires étrangères, a jugé que le prix Nobel de la paix avait été  » blasphémé « . «  Attribuer le prix à une telle personne contredisait l’objectif même de cette récompense « , a jugé Geng Shuang lors d’un point de presse. La Chine a également protesté auprès de Washington, Paris, Berlin et l’ONU.

 » Sacrifice « Pour les militants chinois, l’intransigeance de Pékin dans les jours qui ont précédé l’annonce du décès est le paroxysme d’une guerre sans merci menée par Xi Jinping contre la société civile depuis son arrivée à la tête du Parti communiste chinois en novembre  2012. Car Liu Xiaobo était une figure centrale.  » C’est le précurseur du mouvement pour les droits de l’homme. Il a sacrifié toute sa vie à l’humanisme et à la Chine « , dit l’avocat Mo Shaoping, qui a tenté d’assurer sa défense depuis son arrestation en  2008. Il est le premier Prix Nobel de la paix à mourir privé de liberté depuis que le -pacifiste Carl von Ossietzky s’est éteint, en  1938, dans un hôpital de l’Allemagne nazie.

Autant qu’il a gagné en confiance sur la scène internationale, le pays s’est refermé en interne, sous l’impulsion de Xi Jinping.  » Sa coopération était nécessaire, que ce soit sur l’économie ou pour les accords de Paris sur le climat, il fallait remercier la Chine « , dit Hu Jia, dissident en résidence surveillée auquel le Parlement européen a décerné en  2008 le prix Sakharov, encore secoué par la nouvelle de la veille.  » Nous vivons dans un monde parallèle. La planète entière commémore Liu Xiaobo, mais sur l’Internet chinois, tout est fait pour l’effacer « , ajoute M. Hu.

 » La question des droits de l’homme n’est plus mentionnée comme un sujet majeur dans les forums comme le G20 « , relève l’avocat Teng Biao, parti à Hongkong puis aux Etats-Unis après avoir été détenu à l’isolement pendant soixante-dix jours en  2011.  Il veut croire que les militants sont plus nombreux ces dernières années, mais sait aussi qu’ils sont davantage en danger et se sentent certainement moins soutenus à l’étranger où il n’y a  » plus de volonté de faire pression sur la Chine « .  » C’est décevant « , ajoute M.  Teng.

Harold Thibault

© Le Monde

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