L’esprit de la globalisation : un Chinois au Prado

Par Serge Gruzinski, directeur de recherches émérite au CNRS et à l’EHESS (mis à jour à )

Le peintre Cai Guo-Qiang s’inspire des maîtres du Siècle d’or après une résidence de quelques semaines au musée madrilène.

Tous les grands musées des Beaux-Arts surfent sur l’art contemporain, comme s’il fallait coûte que coûte rattacher leurs vieilles collections au monde d’aujourd’hui. Le Prado à Madrid entre dans la course en exposant les œuvres du peintre chinois Cai Guo-Qiang sous le titre «l’Esprit de la peinture» [jusqu’au 4 mars, ndlr].

Cai fait partie du gotha de l’art contemporain. Né en Chine, formé à l’école de Théâtre de Shanghai, il s’installe au Japon, avant de partir aux Etats-Unis. Lion d’or à la Biennale de Venise, exposé au musée Guggenheim de New York, il réalise les feux d’artifice de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin (2008). L’exposition de Madrid est le fruit de plusieurs semaines de résidence au milieu des collections du Louvre madrilène. Cai a profité de cette immersion pour s’inspirer des grandes toiles de la Renaissance et créer les œuvres exposées dans la nouvelle annexe du Prado. Cai maîtrise une technique particulière. Elle consiste à préparer des surfaces qu’il saupoudre ensuite de poudres explosives multicolores. Avant de provoquer l’explosion, les panneaux sont recouverts de grandes feuilles de carton fixées par des briques. Cai met le feu à la mèche, et l’explosion dégage un nuage de poussières et de fumées colorées.

L’artiste chinois s’approprie des œuvres de Bosch, du Greco et de Rubens pour en livrer une relecture contemporaine. Y a-t-il vraiment création ou est-ce la prouesse pyrotechnique qui l’emporte sur la valeur esthétique ? Privilégions un autre angle, celui d’une histoire globale de l’art. Au XVIe siècle, dans les églises et les couvents du Mexique, sur une terre que viennent de conquérir les Espagnols et que les missionnaires s’efforcent de christianiser, des dizaines de peintres indiens découvrent et affrontent l’art européen du XVIe siècle. Des toiles de la Renaissance flamande, de nombreuses gravures venues d’Allemagne ou d’Italie sont copiées et transformées par des mains indigènes. C’est la première fois dans l’histoire, que l’art européen provoque des relectures aussi nombreuses et aussi inventives sur un autre continent que l’Europe.

A certains égards, le peintre chinois du Prado s’inscrit dans la lignée de ces artistes du Mexique indigène. Au Prado, comme dans le Mexique du XVIe siècle, c’est l’art européen qui sert de référence, qui livre les modèles. Cependant, les circonstances de l’appropriation divergent. Dans le Mexique espagnol, la réponse des artistes amérindiens est contemporaine de l’art qui les inspire. Au Prado, en revanche, l’artiste plonge depuis le XXIe siècle dans le Siècle d’or, à plus de quatre siècles de distance. Mais l’essentiel est ailleurs. Les fresques dispersées dans les campagnes mexicaines et l’exposition chic et choc du Prado nous en disent long sur les cinq derniers siècles que nous venons de traverser. Les peintres mexicains travaillaient dans le contexte de la colonisation espagnole, sous la pression de la domination européenne et des missionnaires. Les métissages qui s’expriment dans leurs œuvres, indépendamment de leurs qualités intrinsèques, témoignent de la force de l’occidentalisation naissante et des dynamiques d’un impérialisme européen qui finira par submerger le monde. Avec Cai, le rapport de force se renverse : le peintre «indigène» est convié à résider au Prado, à s’emparer des plus grands maîtres, est rémunéré pour sa création avant d’être somptueusement exposé. Quand l’alchimie des prouesses pyrotechniques transmute les chefs-d’œuvre, c’est la Chine et non plus l’Occident qui mène le jeu. C’est elle qui met métaphoriquement le feu à ce patrimoine européen et c’est elle encore qui rêve d’être le pompier qui le sauvera de la destruction comme Cai, en toute simplicité, l’avoue dans le catalogue. La mondialisation amorcée au XVIe siècle, sous sa forme ibérique avant de devenir occidentale, se retire devant la marée chinoise qui commence à déferler sur nos plages. On peut le déplorer, comme on peut se réjouir que l’imagination et la créativité, qui ont largement déserté la scène européenne, s’exportent sous d’autres cieux, dans ce qui apparaît déjà comme la future locomotive du monde global.

L’exposition révèle ce qu’est aujourd’hui un art globalisé, monumental et «mondain». Les réflexions de Cai sur l’«esprit de la peinture», son admiration pour le Greco «qui connecte le visible et l’invisible», pour ne rien dire des commentaires de ses thuriféraires sur les «racines spirituelles de l’Orient» et le «dialogue des cultures» frisent souvent la platitude et le cliché bon marché. A la fin de l’exposition, une salle entière est réservée à la marchandisation des peintures exposées : tout y passe, de l’éventail au tee-shirt, du bol de thé aux crayons. Cai reçoit un traitement que l’on croyait réservé à la Joconde ou à Klimt, comme il sied à un artiste global dont l’œuvre omniprésente, partout célébrée, décline une mondialisation triomphante et débordante d’énergie, annonciatrice, pour le meilleur et aussi pour le pire, des paysages dans lesquels nous nous engageons. Nos médias et nos intellectuels, de plus en plus franco-centriques, feraient bien d’en tenir compte.

Cette chronique est assurée en alternance par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann Chapoutot et Laure Murat.

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