La route du soi d’Ai Weiwei, de Pékin à Marseille

in Le Monde samedi 1er septembre

Dans une exposition au MuCEM, l’artiste chinois fait dialoguer ses œuvres avec les collections du musée

 

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Le Chinois Ai Weiwei au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) ? Il fallait y penser.  » Ai Weiwei Fan-Tan  » est la troisième exposition française à lui être consacrée, après celle de 2012 au Jeu de paume, sur son travail photographique, et celle du Bon Marché en  2016, qui déployait dans les airs un ensemble de sculptures réalisées selon la technique des cerfs-volants. Première à explorer l’ensemble de son œuvre,  » Fan-Tan  » n’est pourtant pas une rétrospective, car elle est construite autour du prisme (kaléidoscopique) des relations entre la Chine et la France.

L’idée de cette drôle d’exposition est venue à Judith Benhamou-Huet, sa commissaire, en  2014 alors qu’elle rentrait de Pékin, où elle avait rencontré l’artiste, à l’époque assigné à résidence. Alors qu’elle fait un crochet par Marseille, Jean-François Chougnet, tout juste nommé à la présidence du MuCEM, lui fait part de son souhait de trouver des manières de revisiter les collections du musée, qui restaient trop dans l’ombre de son spectaculaire bâtiment. Si Ai Weiwei s’est laissé convaincre par sa proposition, c’est que la critique d’art a touché la corde sensible : le lien entre Marseille, qui fut longtemps la porte d’entrée de l’Orient en France, et la trajectoire de son père, Ai Qing, figure de la poésie moderne chinoise.

Ce dernier a 19  ans, en  1929, lorsqu’il débarque à Marseille. Etudiant en art, il vient se frotter au Paris des avant-gardes. Son retour en Chine, trois ans plus tard, signera le début d’années de persécutions politiques. Pendant la Révolution culturelle, notamment, il est exilé et déporté dans un camp de rééducation. Né en  1957, Ai Weiwei reste marqué par une enfance où il a vu son père chargé de tâches des plus humiliantes. Connue, l’histoire familiale, qui porte en germe l’attitude frondeuse d’Ai Weiwei, est le point de départ de l’exposition, et a donné lieu à une recherche inédite du fils sur les traces de son père à partir des quais de La Joliette, à proximité du MuCEM, où les bateaux débarquaient à l’époque.

Au moment où le poète est réhabilité dans son pays, à la fin des années 1970, c’est au tour de son fils de partir étudier en Occident. Lui choisit les Etats-Unis, et s’installe à New York, où il découvre Duchamp et Warhol. L’exposition présente plusieurs de ses œuvres de jeunesse d’influence duchampienne et surréaliste, où il détourne des objets usuels avec l’œil d’un Chinois sur la culture occidentale. A son propre retour en Chine, dans les années 1990, il commencera à collectionner les objets chinois anciens, qui vont devenir sa matière première. Et c’est ce rapport particulier de l’artiste aux objets et aux traditions qui fait tout le sel de son exploration des collections du MuCEM.

Si l’exposition se déploie selon une logique chronologique à l’échelle de l’artiste, les objets et les œuvres se répondent par ailleurs à la manière de rébus. Une parti-cularité qui ne serait pas étrangère à la Chine, dont le système d’écriture fonctionne sur ce principe, souligne la commissaire.

Va-et-vient visuelAinsi le nom de l’exposition,  » Fan-Tan « , qui est à l’origine le nom d’un jeu de paris, fait référence au sobriquet donné à un char d’assaut offert par un homme d’affaires chinois aux Alliés pendant la première guerre mondiale. Un œil, peint par des membres du Corps de travailleurs chinois (CLC),appelés à contribuer à l’effort de guerre, ornait ses flancs, comme certains bateaux traditionnels, en Chine. L’artiste duplique ce symbole sur des savons de Marseille, qu’il sigle également des lettres CLC ou de l’oiseau de Twitter, symbole des réseaux sociaux muselés en Chine, et sur lesquels il est très actif.

Un autre va-et-vient visuel s’opère avec son motif le plus connu : le doigt d’honneur de sa série de photos Study of Perspective, brandi devant des monuments emblématiques chinois. On le retrouve notamment en frise discrète sur des faïences réalisées par l’artiste qui racontent le face-à-face des policiers et des migrants à Calais. Ai Weiwei les a peintes dans un style  » chinoisant  » qui fait écho à celui des assiettes marseillaises du XVIIIe  siècle, trouvées dans la collection du MuCEM. Les guerres de l’opium, perdues par la Chine face aux puissances européennes au XIXe siècle, ont laissé des traces. Au-delà de pipes à opium faites dans le métal des douilles retrouvées dans les tranchées, Ai Weiwei a débusqué dans les collections françaises toute l’imagerie oubliée du  » péril jaune  » et de ses Chinois barbares, déclinée sur des objets du quotidien : jeux, cartes-réclames… Ai Weiwei évoque la Chine d’hier et d’aujourd’hui à travers des artefacts, versions au luxe dynastique d’objets contemporains (flacons de parfum, sextoy ou iPhone en jade), menottes, bouées ou caméras en marbre, échos de sa présence auprès des migrants, de Lesbos à Calais. A l’inverse, l’artiste détruit les objets patrimoniaux qu’il collectionne : il casse des jarres han, en recouvre d’autres de peinture industrielle, transforme du mobilier traditionnel en anomalies contemporaines. Comme la Chine, il fait disparaître l’ancien, sacrifie le patrimoine au profit du nouveau et du clinquant.

L’exposition se clôt sur un écho à une récente polémique franco-chinoise : la mise en vente, en  2009, lors de la dispersion de la collection Bergé-Saint Laurent, de deux bronzes pillés lors de la mise à sac du Palais d’été par les troupes françaises en  1860 avait fait scandale en Chine. Ai Weiwei propose une version en bronze doré de l’ensemble des têtes d’animaux du zodiaque chinois qui ornait l’horloge-fontaine détruite. Au-dessus, Ai Weiwei reproduit une déclaration du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, prononcée en janvier en Chine à propos des investissements chinois en France :  » On accepte des investissements sur le long terme, pas des investissements de pillage. « 

Emmanuelle Jardonnet

© Le Monde

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