D’un pèlerinage à l’autre

 

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D’un pèlerinage à l’autre

Introduction
Cet été, j’ai choisi d’aller aux deux extrêmes du territoire chinois, in et off, est et ouest. Le Tibet et Taiwan . Pour retrouver aussi un regard intérieur-extérieur. Le dedans- dehors. La Chine, ce pays du pop art, pour reprendre la formule d’Andy Warhol « le pop art ça consiste à prendre ce qui est dehors et à le mettre dedans, ou à prendre le dedans et à le mettre dehors »
Au Tibet on a vu la force de cette marque rouge, le drapeau chinois hissé sur le front de toutes les maisons, sur les petits commerces, sur le Jokhong et le Potala, la religion devenue en grande partie pantomime, Sizhang (Tibet) écrit en caractères tibétains sur le cou
de notre guide, au moment de son entrée en prison pour avoir révêlé des photos du Dalai-Lama sur son mobile, pour ne pas oublier… Où sommes-nous? Le Tibet a désormais perdu sa carte autonome, le Tibet appartient à la Chine.
Mais j’ai aussi vu défiler, « La marque rouge », mon livre sur le chemin de notre pèlerinage aux cimes.
Le premier jour de marche, j’ai vu la vie du grand artiste chinois Zhang Huan se dessiner: d’abord sa lutte souffrante, son corps à corps avec l’étroitesse d’un espace non libre, avec une tradition traquée, avec une histoire de traumatismes; puis sa mise à mal face à un espace de mobilités où les références se perdent; puis cette arrivée au coeur du marché avec le succès, l’industrialisation, la fréquentation des grandes marques. Et enfin, j’ai vu le Zhang Huan croyant, sculptant dans la cendre les figures de Bouddha ou du Christ.  » Les cendres symbolisent l’avenir, l’espoir puisque la mort pour un bouddhiste, c’est la renaissance.C’est tourner l’humanité vers son avenir en rendant hommage au passé. Reconstruire à partir des cendres est un travail de mémoire. »
Le deuxième jour de marche, j’ai vu défiler ma vie derrière la marque rouge: d’abord le combat entre la mémoire et la contemporanéité au risque de manquer les deux, la lutte schizophrénique entre le goût du superficiel et le sens de la profondeur que seule la parole Nietzschéenne rassemblait; ensuite le choix délibéré, engagé d’aller au coeur du marché et de radicaliser cette démarche en Chine qui allait caricaturer et rendre obscènes les contradictions; et évidemment

au fond de mon coeur aujourd’hui une envie de compassion pour ce monde qui va, au coeur de la terreur
Le troisième jour, j’ai compris que ce livre portait un mouvement universel: la lutte du principe de vie et du principe de mort au coeur de la souffrance et du dépassement de soi « c’est en tâtant les pierres qu’on traverse le gué », la victoire du principe de vie dans l’arrivée au sommet puis la compréhension qu’on ne pouvait pas faire fi d’une réalité qui vous transcendait et qui vous ramenait à vos limites. Le mouvement du monastère de Ganden à celui de Samye, Ganden dont l’image s’éloigne, belle colline où tout s’emboite hiérarchiquement, verticale comme une pyramide, oeuvre de la nature et des hommes, Samye qui est le lieu d’arrivée, mais aussi l’origine du Bouddhisme, mandala maternelle, réplique indienne.
Et puis, de l’autre côté, très loin vers l’est, Taiwan qui se définissait en creux comme l’anti « marque rouge »: la tradition à fleur de peau de la contemporanéité, la nature respectée, le conservatisme et la continuité omni-présents, la libération des styles, l’harmonie d’une opulence sans ostentatoire ni doute, l’organisation et la douceur…
Alors, lisez mon livre comme un roman sur Shanghai , à la façon d’une enquête de l’inspecteur Chen, où les personnages sont des Chinois, les uns artistes, les autres consommateurs de marques, le gouvernement , les entrepreneurs et des étrangers, entrepreneurs eux aussi, consommateurs eux aussi…les Chinois dans leur rapport au monde et à la Chine… le premier roman chinois mondialiste… Beaucoup de paroles sur les marques et l’art contemporain…Et le premier personnage: Shanghai! « La promesse de Shanghai », « Shanghai redemption », Shanghai Vive!

Parcourons ce livre comme un pèlerinage
Première partie
On aurait pu croire que la modernité chinoise c’était juste cette accélération incroyable de l’histoire et l’expression arrogante de cette réussite … « Be rich is glorious ».

« La société chinoise depuis qu’elle est montée dans l’express de la politique d’ouverture a adopté un modèle que nous connaissons bien: celui de la mondialisation-urbanisation-motorisation-speculation-pollution et dégradation du cadre de vie. La grande différence c’est sa nouveauté et sa rapidité. la société est devenue en quelques années la pointe avancée de cette mondialisation » (François Laplantine « Une autre Chine »)
On aurait pu croire qu’on pouvait traiter les Chinois comme s’ils avaient deux faces juxtaposées: celle de citoyen, avec la question des droits de l’homme et celle de consommateur effréné
Mais non, la modernité chinoise c’est ce jeu en ciseaux d’un mouvement qui va toujours très vite vers l’avant, qui s’accompagne de la montée des marques internationales, de l’envie de luxe et de consommation et que le pop art chinois
raconte, et cette amnésie collective,cette Chine « trois fois muette », cette volonté systématique d’éradiquer la mémoire qui devient le lieu d’expression le plus fort de l’art contemporain chinois. L’humiliation du made in China conjuguée avec la volonté d’instrumentaliser le monde, le manque de respect des uns pour les autres a construit une société chamboulée, pleine de juxtapositions insolites, de fragmentations, d’absence de liens et une absence de contemporanéité: manque d’ouverture et non-construction du temps.
Deuxième partie
On aurait pu prendre à la lettre la formule de Deng Xiao Ping « Enrichissez-vous , être riche est glorieux »et sous-entendu  » taisez-vous »
On aurait pu croire que la Chine était essentiellement un pays de producteurs et du « made in China »
On aurait pu croire que le système de marques était une forme d’aliénation de la Chine imposée par le système occidental
On aurait pu croire que Naomi Klein avait donné le dernier point de vue sur les marques en se moquant de la tyrannie de ces institutions planétaires
On aurait pu croire que le capitalisme artiste était le superlatif du lien de l’art et des marques
mais non!
Il n’y a rien de plus politique que la consommation en Chine
Il y a une parfaite fluidité entre confucianisme, communisme et consumérisme.

Les marques et en particulier les marques de luxe sont le tremplin du nationalisme chinois
Et le socialisme marché artiste va encore beaucoup plus loin que le capitalisme artiste! L’art comme dernier avatar du marché, la marchandisation de la mémoire comme chainon important du système, la société du spectacle, de la représentation de soi à son comble
Troisième partie
Et si tout explosait face à ce système centripète, s’il y avait de la résistance, des fissures? Si l’on retrouvait de la triangularisation entre le politique, l’esthétique et l’économique?
Il faut frotter esthétique et économique l’un contre l’autre comme des pelures chaudes de pommes de terre nouvelles qu’on n’arrive pas à dissocier… Pour que chacun retrouve son brillant et sa pureté, pour échapper à la manipulation du système. Art et marque ne font pas que se conforter, ils se provoquent, ils se renvoient aux confins d’un monde absurde pour le transformer.
En finale
On est en Chine confronté à l’impossibilité de rester dubitatif face à l’efficacité sociale des marques. Ces institutions que l’on alimente, sans y croire parfois en Europe, sont ici trop présentes, trop performantes pour rester innocents. C’est en Chine, terrain de jeu inespéré des marketeurs, qu’on réalise la puissance symbolique des marques. Mais contrairement à l’idée commune de “l’aliénation”, qui fantasme une autonomie originelle : le paradoxe veut que les individus en Chine se constituent en sujets en se faisant les objets de la consommation. Aussi, les marques en Chine ne travestissent pas une nature originelle, elles sont une possible manière d’investir le monde en sens. Mais quel sens, quel monde ? Un monde dont il est impossible de s’extraire, où l’on est voyeur d’un théâtre de la cruauté façon Artaud, toujours pris dans les rets du visible décrits par Baudrillard. Les marques sont un piège efficace, un système d’abîme, où l’art ne joue comme événement que pour mieux replonger le désir dans la liturgie de la consommation… Et c’est pourquoi le rapport à la mémoire, au temps est aussi important dans mon livre. Mais dans le monde chinois, de quelles aspérités dispose-t-on pour permettre au désir d’échapper à cette consommation? “Advance through retreat” dit la parole chinoise (以退为进). Je pense que ces contradictions ne sont pas à résoudre ou à dissoudre, qu’elles ne le peuvent. Elles relèvent de bricolages individuels pour résister à l’aliénation et à la violence
Alors un sursaut de créativité, de retour sur soi, de nostalgie, de croyance?

La mise en alerte et le respect face au nouveau monde que nous partageons.
C. Beckersignatureblog

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