Alibaba accélère sa croissance en France

Le géant chinois du commerce en ligne teste la livraison à partir d’un entrepôt basé dans la région parisienne.

LE MONDE ECONOMIE | 29.07.2017 à 09h57 • Mis à jour le 29.07.2017 à 14h23 | Par Cécile Prudhomme

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Préparation des colis  dans un centre de tri à Lianyungang, dans la province de Jiangsu, lors du festival de shopping en ligne de la Journée des célibataires le 11 novembre 2016.

Petit à petit, l’oiseau fait son nid. Peu connu du grand public en France au regard de la notoriété de son rival américain Amazon, Alibaba pousse ses pions. Selon nos informations, le géant chinois du commerce en ligne teste actuellement la livraison en France à partir du territoire national. Cette expérimentation est menée à partir d’un entrepôt en Ile-de-France détenu par un partenaire logistique local. L’opération, pilotée par les équipes chinoises du groupe, est réalisée dans le plus grand secret : le directeur général d’Alibaba en France, Sébastien Badault, n’en connaît même pas précisément l’emplacement.

L’objectif est d’améliorer les délais de livraison en France, le point faible de la plate-forme AliExpress, destinée au commerce en ligne des vendeurs chinois auprès des particuliers à l’international. Aujourd’hui, si vous commandez sur AliExpress une coque pour smartphone, l’une des meilleures ventes du site, vous l’aurez chez vous en une à deux semaines, le temps de transport incompressible des marchandises depuis les pays asiatiques. En livrant à partir de la France, la livraison en 24 heures pourra être assurée.

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Au-delà de ce test, Alibaba est à la recherche d’entrepôts à louer en France. Le groupe discute actuellement avec des partenaires logistiques pour pouvoir à terme se constituer un réseau de stockage qui serait géré par des prestataires extérieurs. Son principal concurrent Amazon possédera, quant à lui, cinq grands centres de distribution en France fin 2017.

Très maigre dispositif de communication

Alibaba ne communique pas le nombre de clients français d’AliExpress, mais « c’est une clientèle très jeune, et peu urbaine », explique M. Badault. Ces clients arrivent sur le site marchand par les moteurs de recherche comme Google où certains produits sont bien référencés, et par le « partage de bons plans de bouche-à-oreille ». Un peu de publicité sur Instagram, sur Facebook, et quelques achats de mots-clés complètent pour le moment un très maigre dispositif de communication.

Car la nébuleuse Alibaba, qui se décline sous plusieurs marques, est encore peu connue du grand public en France. Il y a Tmall, le site pour les marques chinoises ou déjà présentes en Chine qui vendent au consommateur chinois. Tmall Global, créé en 2014, pour les marques internationales sans présence en Chine ; AliExpress qui cible les entreprises chinoises vendant aux consommateurs internationaux et qui a fêté en 2016 ses 100 millions de clients depuis sa création en 2010 et Taobao qui rassemble les ventes entre particuliers avec un système de réseau social. Il y a aussi Alibaba.com, le site de vente entre professionnels, Alibaba Cloud, l’offre technologique, sans oublier Alitrip, renommé fin 2016 Fliggy pour sa clientèle chinoise et deuxième site de voyage en Chine, et Alipay, l’offre de paiement…

Les projets exacts et les objectifs du géant chinois en France ne sont pas dévoilés, mais le groupe affirme progressivement sa présence. Avec d’abord la création d’un bureau de représentation en France, ouvert en janvier 2016, qui compte aujourd’hui une quinzaine de salariés. Puis la mise en place d’une stratégie d’approche des marques françaises pour leur permettre d’accéder au marché chinois par le biais de Tmall. « La nouvelle génération de consommateurs chinois est friande de produits étrangers, pour leur qualité et leur design, là où leurs parents achetaient des habits sans logo et du savon en vrac sur les marchés », constate M. Badault. Tmall compte 450 millions d’acheteurs et la présence de 350 marques françaises. Des grandes, connues à l’étranger, comme LVMH, L’Oréal, Danone, Evian…, mais aussi de plus petites comme le groupe de prêt-à-porter de Saint-Malo, Beaumanoir qui possède les marques Morgan, Cache Cache…

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Des partenariats sont noués

Il y a également ces accords qu’Alibaba a conclus avec des commerçants français comme le Printemps en 2016, Sephora ou encore, début juillet, Citadium – l’enseigne du Printemps destinée aux jeunes –, afin que les touristes chinois puissent payer en boutique avec leur smartphone au travers d’Alipay, sans avoir à s’encombrer d’espèces. « Nous sommes en discussion avec tous les grands magasins, nous aimerions avoir les pharmacies aux alentours aussi », indique M. Badault.

Alibaba a également noué des partenariats en France, pour faciliter les déplacements des touristes chinois, au travers d’Alitrip, comme avec Air France, la SNCF ou Accor, pour qu’ils puissent réserver leur billet d’avion, de train ou leur chambre d’hôtel. « Notre idée est de l’étendre aux musées, aux croisières, à la tour Eiffel, et ainsi qu’aux régions de Marseille et de Bordeaux », explique M. Badault.

Une présence de plus en plus grande sur le marché Français, au travers d’une volonté d’accompagner un tourisme chinois. mais il en faudrait peu pour que tous ces avantages soient proposés aux consommateurs français.

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De ce poste d’observateur, Alibaba peut aussi envisager des acquisitions. Alors qu’en Chine, le groupe est en train de racheter Intime Retail, qui gère de nombreux centres commerciaux et grandes surfaces, il opte pour des cibles différentes dans l’Hexagone. « Nous n’allons pas racheter un Monoprix ou un La Redoute, mais nous pourrions être intéressés par une start-up autour de l’économie des places de marché ou par une société dans la logistique. Nous avons déjà regardé des dossiers de société de technologie autour de l’e-commerce », indique M. Badault. Des achats qui permettraient d’améliorer l’écosystème Alibaba.

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Avant cela, le géant asiatique lancera en septembre, selon nos informations, un site marchand à destination des Chinois uniquement consacré aux marques de luxe car les LVMH et autre Dior, soucieuses de leur image, ne sont guère ravies de figurer, comme actuellement, avec des couches et du canard laqué au milieu d’un joyeux bazar.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/07/29/alibaba-accelere-sa-croissance-en-france_5166425_3234.html#g1ziJG55VyY1ka2x.99

Emmanuel Faber, DG de Danone : « Les consommateurs n’achètent plus nos marques »

Karine Ermenier |  17 Juillet 2017 |in La tribune alimentaire

Emmanuel Faber, DG de Danone, invite l’industrie agroalimentaire à faire sa révolution car les citoyens se détournent petit à petit d’elle. Lui préférant les produits locaux et circuits courts, entre autres. Droits photo : Eric Manas.

« L’industrie a déconnecté les gens de leur alimentation. Et nous les perdons littéralement. Ils quittent nos magasins, ils n’achètent plus nos marques et trouvent leurs propres alternatives. Ils les cherchent sans nous, sans l’industrie agroalimentaire. » Voilà ce qui se passe, a ajouté le 22 juin dernier à Berlin Emmanuel Faber, directeur général de Danone, lors d’une tribune au Consumer Goods Forum. Pendant 25 minutes, le dirigeant d’un des leaders mondiaux de l’agroalimentaire a tiré la sonnette d’alarme en rappelant au parterre d’industriels qui l’écoutaient que « l’alimentation est un bien précieux, pas une marchandise. Elle donne un sens à nos vies. »

A n’en pas douter, le jeune dirigeant a pris conscience de l’urgence à changer ce modèle agroalimentaire qui selon ses propres termes irait droit de le mur s’il ne tenait pas compte des nouvelles aspirations des consommateurs et citoyens : savoir ce qui se cache derrière les marques, qui les fabrique, comment ? Si les produits sont bons pour la santé et l’environnement ? Autant de questionnements qui conduisent effectivement les consommateurs à privilégier de plus en plus les circuits courts, les produits bio ou fabriqués de façon durable, les produits non transformés, etc. Pour Emmanuel Faber, un « autre monde est possible, pourquoi ne pas commencer maintenant ? »

Nouvelle signature globale « One Planet, One Health », catalyseur de la Révolution de l’alimentation

C’est sur la base de cette réflexion que le groupe Danone a d’ailleurs lancé officiellement sa nouvelle signature : « One Planet, One Health » (littéralement Une planète, Une santé »). « Ce slogan symbolise une nouvelle étape dans l’ambition de Danone de devenir le catalyseur de la Révolution de l’Alimentation. Elle encourage tous les consommateurs et les acteurs de l’alimentation à rejoindre ce mouvement inspiré par les hommes et les femmes qui se soucient de la provenance des aliments qu’ils consomment, de la façon dont ils sont cultivés, de leurs circuits de distribution, et des effets qu’ils ont sur leur santé et celle de la planète. Les entreprises agroalimentaires et les distributeurs peuvent jouer un rôle important dans cette révolution grâce à une transformation en profondeur de leur modèle économique en passant de systèmes de production standardisés à de nouveaux modèles s’inspirant des habitudes alimentaires locales et tirant parti de circuits d’approvisionnement courts », explique le groupe.

Retrouvez la vidéo de lancement de la nouvelle signature de Danone ici : One Planet One Hearth, comment redonner du pouvoir au consommateur ?

Transformation radicale de Danone pour être un acteur plus local et transparent

Emmanuel Faber a reconnu que la tâche n’allait pas être simple et qu’elle allait impliquer de changer « beaucoup de choses » chez Danone. A commencer par les méthodes managériales. Car selon lui, les salariés de Danone connaissent bien mieux que lui la réalité de la révolution à mener et des solutions à trouver pour y parvenir. D’où l’idée de les impliquer davantage, de leur redonner le pouvoir pour mettre fin à l’organisation pyramidale et donner naissance à des organisations plus collaboratives. « Nous sommes engagés dans une transformation radicale de nos activités pour être un acteur plus local, respectueux de l’environnement, inclusif et transparent. Nous reconnaissons notre responsabilité en tant qu’acteur mondial de l’alimentation », a -t-il ajouté. Avant de conclure qu’il n’était finalement plus possible d’ignorer les incidences que peut avoir notre modèle alimentaire actuel sur la santé, la société et l’environnement. « Nous ne pouvons pas prétendre que nous ne savons pas. Nous sommes la première génération à savoir. »

La nouvelle identité de marque « One Planet One Health » a commencé à être déployée le 7 juillet dernier. Et sera endossée par les marques de Danone dès 2018.

Retrouvez la tribune d’Emmanuel Faber dans son intégralité ici : tribune Emmanuel Faber du 22 juin 2017.

Pékin impose le silence sur la mort de Liu Xiaobo

La Chine censure sur Internet toute référence au dissident et rejette les critiques des pays occidentaux

 

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Verbatim
“Le gouvernement chinois porte une lourde responsabilité dans sa mort prématurée (…). Nos cœurs sont remplis de gratitude envers Liu Xiaobo pour ses efforts monumentaux et ses sacrifices importants pour faire avancer la démocratie et les droits de l’homme. C’était un prisonnier d’opinion et il a payé le prix le plus élevé possible pour sa lutte obstinée. Nous sommes confiants dans le fait que cela n’aura pas été en vain. Liu Xiaobo représentait les idées portées par des millions de personnes dans le monde, même en Chine. Ses idées ne peuvent être emprisonnées et elles ne mourront jamais.”

Berit Reiss-Andersen, présidente du comité Nobel, dans un -communiqué publié jeudi 13 juillet

Le poète Bei Ling se souvient du printemps 1989 à New York. Après avoir étudié à Oslo et Hawaï, son ami Liu Xiaobo avait accepté une invitation à enseigner à l’université de Columbia. Mais rapidement, le mouvement d’occupation de la place Tiananmen gagna en ampleur et les deux amis passaient jour et nuit devant le téléviseur.  » Il voulait en être, moi j’ai eu peur. Lui aussi, mais il disait qu’il devait y aller «  , se remémore M. Bei. Liu Xiaobo deviendrait un des leaders du mouvement et négocierait la sortie de la place de centaines d’étudiants, évitant ainsi un bain de sang encore plus dramatique.  » Au G20, est-ce qu’un seul président, un seul premier ministre ou officiel a pris ne serait-ce qu’une minute pour demander à Xi Jinping la libération de Liu Xiaobo ? Nous devons savoir «  , lance le fondateur de l’Independent Chinese PEN Center, au lendemain de la mort de Liu.

L’annonce de la disparition du Prix Nobel de la paix 2010, jeudi 13  juillet dans la soirée, dans un hôpital du nord-est de la Chine, laisse le milieu des droits de l’homme chinois abattu. Les dissidents y voient la preuve de la détermination de Pékin à les écraser, et du poids bien trop important pris par la Chine pour que ses partenaires diplomatiques risquent tout pour leur cause.

Xi Jinping, un  » homme très bien « Le 26  juin, les autorités pénitentiaires et les anciens avocats de M. Liu avaient rendu publique son hospitalisation à Shenyang, dans le nord-est de la Chine. C’est dans cette région que Liu Xiaobo purgeait la peine de onze années d’emprisonnement pour  » subversion «  à laquelle il avait été condamné en  2009 pour avoir rédigé, un an plus tôt, un manifeste en faveur de la démocratisation de la Chine. Il demandait à être transféré à l’étranger.

Pékin n’aura pas jugé nécessaire de céder. L’Allemagne s’était placée en ligne de front pour demander à Pékin de laisser le dissident quitter le territoire.  » La question se pose de savoir si la gravité de la maladie de M. Liu n’aurait pas pu être décelée et soignée beaucoup plus tôt « , avait lancé, mercredi, le porte-parole du gouvernement allemand, Steffen Seibert. La plupart des autres pays occidentaux, parmi lesquels la France, s’étaient contentés de publier des communiqués de leur ministère des affaires étrangères demandant à Pékin de respecter sa dernière volonté de quitter la Chine.

Pour l’écrivain dissident Liao Yiwu, qui vit en exil en Allemagne depuis 2011, il ne fait nul doute cependant que certains,  » particulièrement la France et l’Angleterre «  n’ont pas suffisamment élevé la voix.  » Ils ont dû penser que le plus important était l’économie « , regrette M. Liao, ami de Liu Xiaobo.

Certes, les dissidents reçoivent toujours l’assurance du soutien occidental par les diplomates en poste dans leur pays. Mais ils se demandent si, au plus haut niveau, lors des rencontres entre chefs d’Etat, les dirigeants de ces mêmes pays ont encore le courage de se confronter à Xi Jinping, le numéro un chinois.

D’ailleurs, en conférence de presse à Paris jeudi, interrogé par un journaliste de la chaîne de Hongkong Phœnix TV, le président américain Donald Trump n’a pas tari d’éloges sur ce dernier,  » un ami « ,  » un grand dirigeant « , un  » homme très bien «  et qui  » veut faire ce qui est bon pour la Chine « . De son côté, Emmanuel Macron a salué  » un des grands leaders de notre monde qui est en train de conduire une réforme extrêmement importante et ambitieuse de la Chine, tant de la société que de l’économie chinoise « .

Quand bien même les deux hommes n’auraient pas été informés de la mort, quelques heures plus tôt, de M. Liu, son état critique était connu depuis semaines, de même que le refus opposé probablement au plus haut niveau de l’Etat chinois de le laisser partir. Dans la soirée, le président français s’est rattrapé par un Tweet rendant  » hommage à Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix, grand -combattant de la liberté «  et disant son soutien à ses proches et son épouse Liu Xia.Vendredi, Pékin, par la voix du porte-parole du ministère des affaires étrangères, a jugé que le prix Nobel de la paix avait été  » blasphémé « . «  Attribuer le prix à une telle personne contredisait l’objectif même de cette récompense « , a jugé Geng Shuang lors d’un point de presse. La Chine a également protesté auprès de Washington, Paris, Berlin et l’ONU.

 » Sacrifice « Pour les militants chinois, l’intransigeance de Pékin dans les jours qui ont précédé l’annonce du décès est le paroxysme d’une guerre sans merci menée par Xi Jinping contre la société civile depuis son arrivée à la tête du Parti communiste chinois en novembre  2012. Car Liu Xiaobo était une figure centrale.  » C’est le précurseur du mouvement pour les droits de l’homme. Il a sacrifié toute sa vie à l’humanisme et à la Chine « , dit l’avocat Mo Shaoping, qui a tenté d’assurer sa défense depuis son arrestation en  2008. Il est le premier Prix Nobel de la paix à mourir privé de liberté depuis que le -pacifiste Carl von Ossietzky s’est éteint, en  1938, dans un hôpital de l’Allemagne nazie.

Autant qu’il a gagné en confiance sur la scène internationale, le pays s’est refermé en interne, sous l’impulsion de Xi Jinping.  » Sa coopération était nécessaire, que ce soit sur l’économie ou pour les accords de Paris sur le climat, il fallait remercier la Chine « , dit Hu Jia, dissident en résidence surveillée auquel le Parlement européen a décerné en  2008 le prix Sakharov, encore secoué par la nouvelle de la veille.  » Nous vivons dans un monde parallèle. La planète entière commémore Liu Xiaobo, mais sur l’Internet chinois, tout est fait pour l’effacer « , ajoute M. Hu.

 » La question des droits de l’homme n’est plus mentionnée comme un sujet majeur dans les forums comme le G20 « , relève l’avocat Teng Biao, parti à Hongkong puis aux Etats-Unis après avoir été détenu à l’isolement pendant soixante-dix jours en  2011.  Il veut croire que les militants sont plus nombreux ces dernières années, mais sait aussi qu’ils sont davantage en danger et se sentent certainement moins soutenus à l’étranger où il n’y a  » plus de volonté de faire pression sur la Chine « .  » C’est décevant « , ajoute M.  Teng.

Harold Thibault

© Le Monde

SOCIETE – Fin de l’enfant unique : un an après, quels changements ?

Gaëlle Déchelette lepetitjournal.com/shanghai Vendredi 7 juillet 2017 

Le 1e janvier 2016, la politique de l’enfant unique a été définitivement abolie. Tous les couples chinois peuvent désormais avoir un deuxième enfant s’ils le désirent. Mais avec le coût de la vie et la pression salariale, le pic de naissance tant espéré n’a pas eu lieu.

Décalage entre volonté gouvernementale et réalité

Si le gouvernement chinois a fini par abolir la politique de l’enfant unique, déjà assouplie en 2013, c’est pour faire face au vieillissement de la population (voir notre article). En effet, les personnes âgées devraient atteindre 23% de la population d’ici 2050, ce qui voudrait dire qu’un quart de la population serait retraitée. Une forte pression reposera alors sur les travailleurs qui devront soutenir leurs aînés. Sachant que la fin de la politique de l’enfant unique mettra 20 ans avant que ses effets se fassent sentir, le gouvernement surveille la hausse des naissances de très près.

En 2016, on a enregistré 17.5 millions de naissances en Chine, une augmentation de 5.7% par rapport à 2015. C’est le record depuis l’année 2000. Mais c’est peu par rapport aux estimations du gouvernement, qui espérait en moyenne 20 millions de naissance par an.  De plus, à fin 2016 seulement 18% des 11 millions de couples pouvant bénéficier de cette abolition de la politique de l’enfant unique, en avaient fait la demande.

Le gouvernement pense inciter les couples à faire un deuxième enfant grâce à un système de bonus, mais c’est tout un état d’esprit qu’il faut changer : après des décennies de politique de l’enfant unique, les parents considèrent qu’un seul enfant est suffisant à leur bonheur. Difficile maintenant de leur faire de changer d’avis !

 

Pourquoi les Chinois ne veulent-ils pas de deuxième enfant ?

On a cependant vu depuis 2016 une hausse des dépenses liées à la maternité : médicaments pour la fertilité, cliniques obstétriques ont vite été débordées début 2016, mais la situation semble s’être tassée. Le baby-boom tant espéré n’a pas vraiment eu lieu.

De manière corollaire, le prix des logements a augmenté dans les grandes villes : à Pékin, les appartements avec trois chambres et plus ont bondi de 32% en 2016 par rapport à l’année précédente. Paradoxalement, les appartements plus petits, ont  vu leur prix baisser de 16%.

Mais élever un enfant, surtout dans les villes, devient de plus en plus cher. Un simple rhume peut coûter jusqu’à 1800 RMB en visites et traitement, et pour assurer l’avenir de leurs enfants, il est de coutume de les inscrire dans des écoles privées ou des activités extra-scolaire très coûteuses.  Alors très souvent les couples hésitant à faire un deuxième enfant évoquent cette raison. A Shanghai, seuls 12.5% des couples souhaitaient élever un deuxième enfant  fin 2016.

Et parmi eux, la plupart ont 40 ans et plus. Pour ces couples, parfois plus aisés que la moyenne, qui ont souvent une situation financière mieux assise, le sentiment qu’il est trop tard domine. « Même si j’envisage d’avoir un deuxième enfant, confie Guan Ye, 37 ans, j’ai peur d’être trop fatiguée. » De plus, à cet âge, les difficultés à procréer sont réelles, et le coût de la procréation assistée, souvent rédhibitoire.

Plus de pression sur les femmes

Les femmes sont particulièrement peu attirées par une deuxième naissance. D’après un questionnaire du site de recrutement Zhaopin.com en 2017, 67% des femmes ayant une carrière ne souhaitaient pas de deuxième enfant. 40% des femmes sans enfants déclarent même ne pas en vouloir du tout ! Parmi les raisons citées, le risque pour leur carrière professionnelle, et l’impossibilité de vivre avec un seul salaire.

Car traditionnellement en Chine, ce sont encore les femmes qui font le plus de tâches ménagères, en moyenne 21 heures par semaine contre 10 seulement pour les hommes. Un deuxième enfant engendrerait encore plus de travail.

De plus, la Chine manque cruellement de système de garde. Plus de 60% des femmes déclarant ne pas vouloir de second enfant évoquent en effet la difficulté de trouver un moyen de garde. Les crèches sont rares, et lorsqu’il n’est pas possible de faire garder les enfants par les grands-parents, la femme finit dans 1/3 des cas par quitter son travail. Cela affecte sa carrière mais également les revenus familiaux.

La même enquête de 2017 révélait la réalité du travail en Chine : 32.5% des femmes avaient vu leur salaire diminuer après avoir eu un enfant. 31% d’entre elles déclaraient également avoir été dégradées après la naissance de leur progéniture, contre 26.6% en 2016. Pour cette génération de filles uniques à qui on a inculqué le sens du travail et de l’ambition, il semble apparemment difficile de concilier  carrière et  vie familiale.

Toutes ces difficultés sont réelles, et rien de ce que pourra faire le gouvernement pour inciter les couples à engendrer plus d’enfants ne changera cet état de fait.

 Sources: Zhaopin, IDRC, Sixth Tone

Gaëlle Déchelette lepetitjournal.com/shanghai Vendredi 7 juillet 2017

Virginie Despentes : « Cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque »

L’auteure et réalisatrice vient de publier le dernier tome de sa trilogie, « Vernon Subutex ». Elle retrace son parcours aux expériences extrêmes et se confie sans tabou.

LE MONDE | 09.07.2017 à 06h38 • Mis à jour le 09.07.2017 à 12h20 | Propos recueillis par Annick Cojean

 

Virginie Despentes, au mois de mai.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’avais pas arrêté de boire à 30 ans. Je me sens formidablement chanceuse de l’avoir décidé assez tôt. Et d’avoir vite compris que ça n’allait pas avec tout ce que j’avais alors envie de faire. L’alcool a probablement été une des défonces les plus intéressantes et les plus importantes de ma vie. Mais il m’aurait été impossible d’écrire King Kong théorie et tous mes derniers livres si je n’avais pas arrêté. Et si je me sens aussi bien aujourd’hui, à 48 ans, disons, beaucoup plus en harmonie, et dans quelque chose de plus doux, de plus calme, de très agréable à vivre – ce que j’appelle l’embourgeoisement – je sais que c’est lié à cette décision.

La vie, c’est comme traverser plusieurs pays. Et ce pays dans lequel je vis depuis plusieurs années, il n’a été accessible que par une réflexion, une discipline et un effort par rapport à la dépendance envers les drogues douces, et particulièrement l’alcool. Je suis favorable à la légalisation de toutes les drogues. Mais ce n’est pas parce que c’est légal que c’est anodin. Les gens ne s’en rendent pas compte et n’ont aucune idée de la difficulté à arrêter. J’ai donc l’intention de m’attaquer à ce sujet pour mon prochain livre.

Quand avez-vous commencé à boire ?

La première fois, j’avais 12 ans, je m’en souviens parfaitement. C’était à un mariage à Nancy, en 1982. J’ai bu un verre et je suis tombée en arrière en pensant : Waouh ! Quel truc ! Ca s’ouvre à moi ! Et je suis tombée amoureuse de l’alcool. Vraiment amoureuse.

Pour la griserie qu’il procure ?

Oui. J’avais trouvé ma substance. Et très vite, adolescente, j’ai eu une pratique de l’alcool très sociale, dans les bars, les fêtes, les bandes de copains. En fait, tout ce que je faisais à l’extérieur de chez moi, j’ai appris à le faire avec l’alcool et, entre 13 et 28 ans, avec un vrai plaisir, un vrai enthousiasme, une vraie férocité. Dans mes lectures, j’ai trouvé beaucoup d’amis buveurs. Des tas d’écrivains ont une histoire d’amour avec l’alcool et truffent leurs livres de beuveries épiques. J’ai donc été une jeune personne qui a bu de façon totalement assumée et heureuse très longtemps.

Et puis à 28 ans, j’ai eu un déclic. Ca ne collait pas avec le fait de devenir auteur. Ces déjeuners dont je ressortais incapable de faire quelque chose du reste de la journée. Ou ces inconnus avec lesquels je créais soudainement des rapports intimes, et déplacés, parce que j’étais complètement bourrée…

Vous n’aviez plus le contrôle.

Non. Et je me rendais compte que j’étais incapable de confronter une situation sociale sans boire. Et comme il y a de l’alcool partout en France… Alors, aidée par mes agendas où je note tout, j’ai commencé à me demander si les beuveries de la dernière année avaient valu le coup. Deux ans avant, j’aurais répondu : oui, c’était génial. Mais là, j’étais bien obligée de répondre que non. Que la plupart du temps, j’avais fait ou dit des choses qui m’avaient mise mal à l’aise le lendemain. Et que le nombre de fois où je m’étais réveillée en me disant : pfftttt était considérable.

Je devais faire quelque chose. Mais c’est très compliqué ! C’est pas boire ou ne pas boire. C’est un mode de vie qui est en jeu. Et un personnage, jusqu’alors défini par l’alcool, qu’il faut complètement réinventer. J’ai découvert à 30 ans que j’étais timide par exemple. Je ne le savais pas.

Vous vous êtes fait aider ?

J’ai surtout rencontré quelqu’un qui a arrêté de boire en même temps que moi. Et on a réappris à faire les choses, une par une. Sortir, dîner, aller au concert. Tout était à réinventer. Et on s’est aidé mutuellement. Impossible de flancher quand on a engagé sa responsabilité vis-à-vis de l’autre. Et puis quand on est clean, on a la chance de pouvoir débriefer et d’analyser les choses, en rentrant à la maison.

En y repensant, je pense que ça m’a aussi permis de progresser en réfléchissant à ce que c’est d’écrire, et aussi pourquoi ça génère une telle angoisse. Ca fait 25 ans que j’écris et l’angoisse est toujours là. J’ai simplement fini par accepter que c’est un élément du paysage et qu’elle n’empêchera pas le livre d’aboutir. Mais il faut en passer par ces étapes où on est absolument convaincu qu’on n’y arrivera pas, que le livre est nul et qu’on n’écrira plus jamais.

Est-ce un sentiment très partagé par vos confrères écrivains ?

Bien sûr. Mais je me demande si cette conversation sur l’angoisse d’écrire, je ne l’ai pas plus fréquemment avec les femmes. Je ne sais pas si c’est parce qu’elles confessent plus facilement leurs moments de vulnérabilité ou si un inconscient collectif nous rend plus sujettes à l’angoisse de s’autoriser à écrire et publier. Ce serait intéressant de s’interroger là-dessus. S’autoriser à publier, c’est un truc très viril en vérité. Raconter des histoires et l’Histoire a été une prérogative masculine pendant des siècles et des siècles. Nous héritons de ça. Et au fond, nous transgressons beaucoup plus que nous le pensons.

La transgression d’une femme bûcheronne est évidente. Celle de la femme écrivain ne l’est pas, et pourtant… Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il y a eu tant de discussions sur l’opportunité de féminiser le mot. Personne ne s’est roulé par terre quand on a parlé de factrice. Mais que de hurlements quand on a dit écrivaine, auteure ou autrice ! Comme si on affrontait encore un problème de légitimité.

Vous avez toujours écrit ?

Ah oui ! Toujours ! Dès que j’ai lu La Comtesse de Ségur, j’ai commencé à écrire des histoires dialoguées de petites filles. C’est même l’un des rares moments d’encouragement de ma mère. Je me souviens de lui montrer une histoire, écrite sur un grand cahier, et de la voir un peu bluffée. Pour une fois, j’avais l’impression d’avoir fait un truc bien.

Et puis surtout j’écrivais des lettres. A tout le monde. Mes cousines, des filles de l’école… J’avais une activité épistolaire dingue. Je recevais une lettre et je répondais dans la journée. J’avais un tel bonheur à recevoir du courrier. Et j’ai continué lorsque je suis arrivée à Paris à 24 ans. J’écrivais des lettres de dix-douze pages et en recevais de magnifiques, qui racontaient l’époque. J’ai hélas tout jeté.

Vous étiez donc une enfant très sociable.

Oui. Très ouverte sur les autres et le monde extérieur. Très en demande : Qu’est-ce que tu vas m’apporter de merveilleux et d’incroyable aujourd’hui ? Qu’est-ce que tu lis ? Qu’est-ce que tu penses ? Qu’est-ce que tu connais et que je ne connais pas encore ? Convaincue que le monde recélait des tas de choses géniales que je devais vite découvrir. J’aimais bien l’école, j’étais même déléguée de classe, mais je piaffais.

Pourquoi alors cet internement en institution psychiatrique à 15 ans ?

J’étais une petite bombe, avec une envie de vivre géniale mais incontrôlable. J’avais l’impression que le monde m’appelait avec une telle urgence qu’il était inimaginable que je reste chez moi. Je ne pouvais pas rater un concert à Paris pour lequel j’avais prévu de partir en stop. Je ne pouvais pas rater un festival prévu en Allemagne. Impossible.

Je me souviens parfaitement de ma chambre d’ado et de cette brûlure au ventre : « Laissez-moi sortir ! » C’est dehors que ça se passait. Dehors que m’attendait l’aventure. J’avais 15 ans, quoi ! L’âge où chaque rencontre te modifie, chaque découverte te bouleverse. Un squat en Allemagne ? Waouh ! Encore un monde qui s’ouvre.

Avec l’âge, je comprends le désarroi de mes parents, cette peur qui les a conduits à me boucler. C’est un sujet dont je ne reparle pas avec eux, mais si c’était à refaire je sais qu’ils ne le referaient pas. Ce qui me frappe, c’est qu’on n’aurait jamais enfermé un jeune garçon qui, comme moi, marchait bien à l’école et n’avait aucun problème de sociabilité. On boucle plus facilement les filles. On l’a toujours fait. Dans des couvents, dans des écoles. Pour les contenir. Ca n’a bien sûr rien résolu.

En rentrant, comme on m’avait dit que si j’avais mon bac et un concours pour une école je pourrais partir, eh bien je les ai eus. Et à 17 ans pile, toute seule, j’ai débarqué à Lyon. Avec un bonheur de vivre et d’apprendre.

Et c’est à 17 ans, après une virée à Londres, que vous êtes violée en rentrant en auto-stop.

Oui. C’est d’une violence inouïe. Mais je vais faire comme la plupart des femmes à l’époque : le déni. Parce qu’on est en 1986, avant Internet, et je ne sais pas que nous sommes nombreuses à vivre ça. Je crois que je fais partie de l’exception, des 0,0001% des filles qui n’ont pas eu de chance. Et qu’au fond, puisque j’ai survécu, c’est que j’ai la peau dure et que je ne suis pas plus traumatisée que ça. Alors autant se taire et aller de l’avant. Comme ces millions de femmes à qui on dit, depuis des siècles : si ça t’arrive, démerde-toi et n’en parle pas.

Les choses sont différentes en 2017. En cliquant sur le web, tu comprends que ça arrive tout le temps, que c’est même un acte fédérateur qui connecte toutes les classes sociales, d’âges, de caractères. Tu lis même que Madonna a osé raconter avoir été violée, à 16 ans. Eh bien je t’assure que cette prise de parole est une révolution et qu’elle m’aurait bien aidée à l’époque.

Quelles ont été, pensez-vous, les conséquences sur votre vie ?

Qui aurais-je été sans ça ? C’est une question que je me pose souvent et je ne sais pas quoi répondre. Puis-je me dire, trente ans après, que c’est passé ? Ou bien est-ce qu’on reste toute sa vie quelqu’un qui a été violé ? Ce qui est sûr, c’est que c’est obsédant. Que j’y reviens tout le temps. Et que ça me constitue. Le viol est présent dans presque tous mes romans, nouvelles, chansons, films. Je n’y peux rien.

« J’imagine toujours pouvoir un jour en finir avec ça. Liquider l’événement, le vider, l’épuiser. Impossible. Il est fondateur. » écrivez-vous, en 2007, dans King Kong théorie.

Oui. Il est au cœur de ce livre que je n’ai pas écrit légèrement. Car tu n’es pas heureuse d’écrire là-dessus. Et tu ne sais pas si, à sa sortie, tu seras insultée ou lynchée. Tu t’attends au pire et tu te sens samouraï. Mais tu sais que c’est important. Comme une mission. Presque un appel. Alors tu y vas. Et le lien que ce livre a créé avec les lecteurs est absolument magnifique.

Les premières années à Lyon se passent autour de la musique – le rock alternatif – et dans une incroyable liberté.

Totale ! Je vis en bande, punk parmi les punks les plus affreux. Accessoires cloutés, cheveux courts, teintures de toutes les couleurs. On se déplace de villes en villes pour les concerts, les municipalités n’aiment pas nous voir traîner sur les places et on passe souvent la nuit au poste. Je lis beaucoup, j’écris des nouvelles, j’ai une énergie folle, de la tendresse pour les personnages de mon groupe et chaque fin d’année, je me dis : Quelle merveille ! Tous ces gens que je rencontre ! Tout ce que j’apprends !

Il y a bien sur des galères, une mise en danger, mais j’ai cette chance de connaître un de ces rares moments dans la vie où tu vis sans contraintes et sans concessions.

Parmi les jobs que vous enchaînez au fil des ans – notamment autour du disque – il en est un qui est loin d’être anodin…

La prostitution occasionnelle. Pendant deux ans. Et grâce au Minitel. Idéal pour gagner 4 000 francs en deux jours. Net d’impôts. Un smic.

N’aviez-vous pas l’impression de franchir un tabou suprême ?

Beaucoup moins qu’en faisant ma première télé. La sensation de perte de pureté, de vente de mon intimité, ce fut après une interview sur Canal Plus, pour parler de mon premier livre, Baise-moi. Des inconnus me reconnaissaient le lendemain dans la rue, je ne m’appartenais plus tout à fait et perdais l’anonymat si précieux de Paris.

Mais avec mon premier client, franchement pas. J’étais tellement épatée de gagner tant d’argent en une demi-heure ! Terminé mon boulot à la con chez Auchan ! Et le côté « fille de mauvaise vie » n’effrayait pas la jeune punk que j’étais. Et puis faut dire la vérité : à cette époque, j’étais très intéressée par les garçons et par le sexe. Ce n’était pas comme si j’avais eu trois histoires dans ma vie. Je trouvais ça génial de coucher avec tout le monde. Point. Alors il a suffi de m’affubler d’une jupe courte et de hauts talons et je suis rentrée dans ce boulot avec une vraie facilité.

Ca s’est dégradé plus tard, quand je suis arrivée à Paris où j’avais moins de repères et où l’arrivée des putes russes – blanches et sublimes – a bouleversé le marché.

Qu’est-ce que cela vous a appris ?

Vachement de choses. Et bizarrement, ça m’a rendu les garçons plutôt sympathiques, presque touchants – c’est la chance de n’avoir pas fait ce métier longtemps. Je voyais plutôt leur vulnérabilité et leur détresse. Et je pense que ces mecs se comportaient plutôt mieux avec une prostituée qu’avec une fille rencontrée dans un bar.

Vous avez écrit que cette expérience a été une étape cruciale de reconstruction après le viol.

Je le crois. Ca revalorise incontestablement. Ce sexe n’avait donc pas perdu de valeur puisque je pouvais le vendre, très cher, et de nombreuses fois. Ca me redonnait un pouvoir : c’est moi, cette fois, qui décidait de mon corps, et en tirait un avantage. Ce n’est certainement pas un hasard si j’ai écrit Baise-moi à ce moment-là et si j’ai voulu qu’il soit publié. C’était un signe de puissance. Je sortais du groupe et je reprenais la parole.

Est-ce à ce moment-là que vous vous interrogez sur ce qu’est vraiment la féminité ?

Non, j’ai toujours réfléchi à ça puisque ça n’a jamais été pour moi une évidence. Ma mère est féministe et j’ai lu très tôt à ce sujet. Je savais que ça ne tombe pas du ciel comme le Saint-Esprit et que c’est une construction. Mes réponses ont évolué dans le temps, en termes de look. Et plus le temps passait, plus je me disais : quelle histoire compliquée ! Et plus ma colère montait sur ce qu’on exige des filles au nom de « la féminité ».

Une étude publiée il y cinq ans l’exprimait parfaitement. On faisait passer à des petits garçons et des petites filles de 5-6 ans un faux casting pour une pub de yaourt. Et sans leur dire, on avait salé le yaourt. Les petits garçons, sans exception, font beurk devant la caméra, car le yaourt est infect. Les petites filles, elles, font semblant de l’aimer. Elles ont compris qu’il faut d’abord penser à celui qui les regarde et lui faire plaisir. Eh bien c’est exactement cela la féminité : ne sois pas spontanée, pense à l’autre avant de penser à toi, avale et souris. Tout est dit.

Elle ne peut se résumer à cela !

Non, bien sûr. Et je ne vais pas expliquer à des femmes qui se sentent bien dans ce cadre qu’elles doivent en sortir. Mais franchement, quand je vois ce qu’on exige des femmes, le carcan de règles et de tenues qu’on leur impose, leur slalom périlleux sur le désir des mecs et la date de péremption qu’elles se prennent dans la gueule à 40 ans, je me dis que cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque et de la putasserie. Ni plus ni moins qu’un art de la servilité.

Mais c’est si difficile de se soustraire à l’énorme propagande ! J’ai fini par en être imprégnée, moi aussi. Et en un réflexe de survie sociale, après le scandale du film Baise-moi qui m’a quand même torpillée, j’ai tenté de me fondre un peu dans le décor. Je suis devenue blonde, j’ai arrêté l’alcool, j’ai vécu en couple avec un homme… Et ça a raté.

Mais alors ? Vous ne seriez pas arrivée là, à cette période heureuse de votre vie où vos livres sont attendus, célébrés, si…

Si, à 35 ans, je n’étais pas devenue lesbienne.

Ce serait un choix ?

Je suis tombée amoureuse d’une fille. Et sortir de l’hétérosexualité a été un énorme soulagement. Je n’étais sans doute pas une hétéro très douée au départ. Il y a quelque chose chez moi qui n’allait pas avec cette féminité. En même temps, je n’en connais pas beaucoup chez qui c’est une réussite sur la période d’une vie. Mais l’impression de changer de planète a été fulgurante. Comme si on te mettait la tête à l’envers en te faisant faire doucement un tour complet. Woufff !

Et c’est une sensation géniale. On m’a retiré 40 kilos d’un coup. Avant, on pouvait tout le temps me signaler comme une meuf qui n’était pas assez ci, ou qui était trop comme ça. En un éclair le poids s’est envolé. Ca ne me concerne plus ! Libérée de la séduction hétérosexuelle et de ses diktats ! D’ailleurs je ne peux même plus lire un magazine féminin. Plus rien ne me concerne ! Ni la pipe, ni la mode.

Le discours vous semble partout hétéro-normé ?

Partout ! Et je comprends soudain la parole de Monique Wittig : « les lesbiennes ne sont pas des femmes. » En effet. Elles ne sont pas au service des hommes dans leur quotidien. Le féminisme change heureusement les choses, c’est une des plus grandes révolutions qu’on ait connues. Mais historiquement, la femme est au foyer, elle est la mère des enfants, le repos du guerrier, son faire-valoir et sa servante. Et il ne faut pas qu’elle brille trop.

Cela m’a toujours frappée de voir que chaque fois qu’une femme scientifique, cinéaste, musicienne, écrivaine connait un grand succès, elle perd son couple ou le met en danger. On plaint son compagnon. L’inverse est évidemment faux. Un homme qui connaît un énorme succès conserve son couple et se permet des maîtresses que sa femme, que l’on trouve chanceuse, a le devoir d’accepter.

La jalousie peut aussi exister dans un couple homosexuel.

Ca reste une histoire entre deux personnes, mais il n’y a pas de rôle attribué, rien de présupposé, rien de normé socialement. Et j’ai même l’impression que chacune aime le succès de l’autre. Ton rayonnement, a priori, ne repose pas sur l’idée que ta meuf t’est inférieure. Autant l’hétérosexualité peut te tirer vers le bas en tant que créatrice, autant l’homosexualité épanouit la création.

Il n’y a plus ce regard négatif qu’ont redouté beaucoup de femmes célèbres, artistes ou autres, qui n’ont jamais révélé leur homosexualité ?

Les choses ont bien changé. Et quand on y pense, si le ratio d’homos ou de bi parmi les créatrices est beaucoup plus important que dans la vraie vie, c’est parce que ça te libère. Ca te donne une autorisation à réussir. Ca ne met pas en danger ton couple. Tu n’as plus de freins. Pour moi, c’est un vrai apaisement.

La loi autorisant le mariage gay a-t-elle joué un rôle dans le changement de regard ?

Je ne souhaite le mariage à personne. Mais si tout le monde a les mêmes droits, cela facilite la vie. En participant à la dernière Gay Pride qui était si joyeuse, et en voyant ces milliers de jeunes gens, je me disais que c’était la première génération qui pouvait annoncer son homosexualité à ses parents sans qu’ils pleurent.

Pour les gens de mon âge, l’outing allait de « tragique » à « difficile ». Il y avait toujours un moment où les parents pleuraient. Et c’est super dur de faire pleurer tes parents pour ce que tu es. Aujourd’hui, ils peuvent se dire : ça va, tu ne seras pas forcément malheureux. Et ils peuvent même l’annoncer aux voisins.

« Passé 40 ans, tout le monde ressemble à une ville bombardée » avez-vous écrit quelque part. Vieillir vous fait peur ?

La cinquantaine venant, j’ai peur de mourir. C’est la direction. Mais ça va. C’est même plutôt cool. En fait, je me sens beaucoup mieux maintenant qu’il y a vingt ans. Et il y a des tas de femmes d’âge mûr, que j’appelle les « Madames », qui me fascinent et indiquent un joli cap. Je n’ai pas de modèle, je ne sais pas comment on va inventer ça, vieillir. Mais quand je vois sur scène Marianne Faithfull, même avec sa canne, je me dis : « Pas mal ». Et même : « J’adore. » Classe !

Son bien le plus précieux est une lettre dans laquelle son père lui dit qu’il est fier d’elle. Avez-vous cette reconnaissance de vos parents ?

On n’est pas proches, mais leur regard sur moi est bienveillant. Je crois qu’ils sont contents.

Et ça compte ?

Eh bien oui. Un des trucs qui m’a le plus touchée lorsque j’ai reçu le Prix Renaudot, c’est que ça a fait plaisir à mon père. Ce n’est pas un super-loquace. Il n’a pas marché sur les mains. Mais il l’a exprimé. Et c’est vachement important.

Propos recueillis par Annick Cojean

« Vernon Subutex 3 », Editions Grasset, 399 pages, 19,90 euros

Xi Jinping met en garde les démocrates de Hongkong

En visite samedi dans l’ex-colonie britannique, le président chinois a dressé un bilan positif de la rétrocession

 

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Des  » facteurs négatifs  » dans la relation sino-américaine, selon Pékin
Les présidents chinois et américain se sont parlé lundi 3 juillet au téléphone, dans un climat tendu par le passage d’un navire de guerre américain près d’une île contrôlée par Pékin en mer de Chine méridionale. Xi Jinping et Donald Trump ont évoqué la dénucléarisation de la Corée du Nord, les liens commerciaux, mais pas cet incident maritime, selon la Maison Blanche. Les relations bilatérales sino-américaines ont viré à l’aigre ces derniers jours à la suite de la manœuvre de l’US Navy, que le ministère chinois des affaires étrangères a qualifié de  » grave provocation « , mais aussi du feu vert à la vente de 1,1 milliard d’euros d’armes américaines à Taïwan. Xi Jinping a déploré lundi que la relation bilatérale était désormais assombrie par des  » facteurs négatifs « .

Le président Xi Jinping a quitté Hongkong, samedi 1er  juillet, au terme d’une visite de quarante-huit  heures marquant le vingtième anniversaire du retour de l’ex-colonie britannique dans le giron chinois, sur fond de polémique au sujet de la valeur des engagements pris par Pékin auprès de Londres à l’époque.

Après avoir présidé au lever de drapeau et à l’investiture de la nouvelle chef de l’exécutif, Carrie Lam, qui débute un mandat de cinq ans, le président chinois s’est rendu sur le chantier du gigantesque pont Hongkong-Zhuhai-Macao, un symbole fort de l’intégration physique irréversible de Hongkong au sud de la Chine.

Le président a dressé un bilan extrêmement positif des vingt dernières années. Il a estimé que les habitants de Hongkong sont  » à présent maîtres chez eux «  et jouissent de  » beaucoup plus de droits démocratiques et de libertés aujourd’hui qu’à aucun moment de leur histoire « . Pour M. Xi, le principe  » un pays, deux systèmes  » qui régit les relations entre Hongkong et les autorités centrales a été  » un grand succès reconnu par tous « .  » Dans nos négociations avec le Royaume-Uni, nous avons été catégoriques sur le fait que la souveraineté n’était pas négociable « , a-t-il affirmé.

Deux jours auparavant, le se-crétaire britannique aux affaires étrangères, Boris Johnson, avait rappelé l’espoir du Royaume-Uni de voir Hongkong  » progresser dans son développement démocratique «  et  » l’Etat de droit préservé « .  » La déclaration conjointe sino-britannique reste tout aussi valide aujourd’hui que quand elle a été signée « , a fait valoir Londres.

Ces commentaires ont provoqué une réfutation cinglante du ministère chinois des affaires étrangères. Pour la diplomatie chinoise, la déclaration sino-britannique de 1984, posant les bases de la rétrocession de 1997 n’est  » plus pertinente « . Pékin n’y voit qu’un  » document historique «  qui  » n’a plus aucune signification concrète «  et  » pas du tout de force obligatoire « .

 » Ils se comportent comme si la déclaration commune n’existait pas, mais c’est un traité international « , regrette Chris Patten, dernier gouverneur britannique de Hongkong, qui rappelle cet adage sur la force obligatoire des traités :  » Pacta sunt servanda.  »  » Quand j’ai négocié avec eux, on m’avait dit : “Les négociations sont dures, mais au moins ils respectent leurs engagements”. Ce n’est pas prouvé par les faits « , juge M. Patten dans un entretien au Monde.

Xi Jinping a préféré insister sur l’importance de la souveraineté et de l’unité nationale. C’est là que le ton de son discours a changé et qu’un avertissement sévère a été adressé à tous les sympathisants des nouvelles idéologies antichinoises qui ont fleuri à Hongkong depuis les manifestations de l’automne 2014, le  » mouvement des parapluies « .  » Toute activité qui met en danger la souveraineté et la sécurité de la Chine, qui remet en cause la Basic Law – mini-Constitution de Hongkong – , qui défie le pouvoir central ou qui utilise Hongkong comme base pour mener des activités d’infiltration et de sabotage contre la Chine continentale est un acte qui franchit une ligne rouge et est totalement inadmissible « , a averti le président.

Pour nombre d’observateurs, la lettre de mission de la nouvelle chef de l’exécutif est explicite : imposer un programme d’éducation patriotique que son prédécesseur n’avait pas réussi à mettre en œuvre et, tôt ou tard, faire adopter des lois  » anti-sécession  » prévues à l’article  23 de la Basic Law et qui permettraient de sévir de manière beaucoup plus radicale contre les opposants politiques.

 » Recul des droits et libertés «  » La visite et les discours – du président Xi Jinping – sont ceux de quelqu’un qui, caché derrière un mur de barricades, veut prétendre que Hongkong est une ville fantastique en ignorant les abus de pouvoir de la police et le recul des droits et libertés « , s’est insurgée Cyd Ho, vice-présidente du Labour Party, en descendant de l’escabeau où elle a harangué la foule, moins nombreuse que par le passé – 14 000 personnes selon la police, 60 000 selon les organisateurs – à défiler en faveur de la démocratie en cet après-midi du 1er  juillet.

Le long du cortège, à plusieurs endroits, les mêmes  » patriotes communistes  » qui avaient déjà sévi le matin, ont provoqué les marcheurs en scandant insultes et slogans tels que  » la démocratie est un mensonge ! «  et  » Vous êtes ici en Chine ! « . Le président chinois n’en aura rien vu : il s’était déjà envolé pour Pékin.

François Bougon, et Florence de Changy in Le Monde