L’esprit de la globalisation : un Chinois au Prado

Par Serge Gruzinski, directeur de recherches émérite au CNRS et à l’EHESS (mis à jour à )

Le peintre Cai Guo-Qiang s’inspire des maîtres du Siècle d’or après une résidence de quelques semaines au musée madrilène.

Tous les grands musées des Beaux-Arts surfent sur l’art contemporain, comme s’il fallait coûte que coûte rattacher leurs vieilles collections au monde d’aujourd’hui. Le Prado à Madrid entre dans la course en exposant les œuvres du peintre chinois Cai Guo-Qiang sous le titre «l’Esprit de la peinture» [jusqu’au 4 mars, ndlr].

Cai fait partie du gotha de l’art contemporain. Né en Chine, formé à l’école de Théâtre de Shanghai, il s’installe au Japon, avant de partir aux Etats-Unis. Lion d’or à la Biennale de Venise, exposé au musée Guggenheim de New York, il réalise les feux d’artifice de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Pékin (2008). L’exposition de Madrid est le fruit de plusieurs semaines de résidence au milieu des collections du Louvre madrilène. Cai a profité de cette immersion pour s’inspirer des grandes toiles de la Renaissance et créer les œuvres exposées dans la nouvelle annexe du Prado. Cai maîtrise une technique particulière. Elle consiste à préparer des surfaces qu’il saupoudre ensuite de poudres explosives multicolores. Avant de provoquer l’explosion, les panneaux sont recouverts de grandes feuilles de carton fixées par des briques. Cai met le feu à la mèche, et l’explosion dégage un nuage de poussières et de fumées colorées.

L’artiste chinois s’approprie des œuvres de Bosch, du Greco et de Rubens pour en livrer une relecture contemporaine. Y a-t-il vraiment création ou est-ce la prouesse pyrotechnique qui l’emporte sur la valeur esthétique ? Privilégions un autre angle, celui d’une histoire globale de l’art. Au XVIe siècle, dans les églises et les couvents du Mexique, sur une terre que viennent de conquérir les Espagnols et que les missionnaires s’efforcent de christianiser, des dizaines de peintres indiens découvrent et affrontent l’art européen du XVIe siècle. Des toiles de la Renaissance flamande, de nombreuses gravures venues d’Allemagne ou d’Italie sont copiées et transformées par des mains indigènes. C’est la première fois dans l’histoire, que l’art européen provoque des relectures aussi nombreuses et aussi inventives sur un autre continent que l’Europe.

A certains égards, le peintre chinois du Prado s’inscrit dans la lignée de ces artistes du Mexique indigène. Au Prado, comme dans le Mexique du XVIe siècle, c’est l’art européen qui sert de référence, qui livre les modèles. Cependant, les circonstances de l’appropriation divergent. Dans le Mexique espagnol, la réponse des artistes amérindiens est contemporaine de l’art qui les inspire. Au Prado, en revanche, l’artiste plonge depuis le XXIe siècle dans le Siècle d’or, à plus de quatre siècles de distance. Mais l’essentiel est ailleurs. Les fresques dispersées dans les campagnes mexicaines et l’exposition chic et choc du Prado nous en disent long sur les cinq derniers siècles que nous venons de traverser. Les peintres mexicains travaillaient dans le contexte de la colonisation espagnole, sous la pression de la domination européenne et des missionnaires. Les métissages qui s’expriment dans leurs œuvres, indépendamment de leurs qualités intrinsèques, témoignent de la force de l’occidentalisation naissante et des dynamiques d’un impérialisme européen qui finira par submerger le monde. Avec Cai, le rapport de force se renverse : le peintre «indigène» est convié à résider au Prado, à s’emparer des plus grands maîtres, est rémunéré pour sa création avant d’être somptueusement exposé. Quand l’alchimie des prouesses pyrotechniques transmute les chefs-d’œuvre, c’est la Chine et non plus l’Occident qui mène le jeu. C’est elle qui met métaphoriquement le feu à ce patrimoine européen et c’est elle encore qui rêve d’être le pompier qui le sauvera de la destruction comme Cai, en toute simplicité, l’avoue dans le catalogue. La mondialisation amorcée au XVIe siècle, sous sa forme ibérique avant de devenir occidentale, se retire devant la marée chinoise qui commence à déferler sur nos plages. On peut le déplorer, comme on peut se réjouir que l’imagination et la créativité, qui ont largement déserté la scène européenne, s’exportent sous d’autres cieux, dans ce qui apparaît déjà comme la future locomotive du monde global.

L’exposition révèle ce qu’est aujourd’hui un art globalisé, monumental et «mondain». Les réflexions de Cai sur l’«esprit de la peinture», son admiration pour le Greco «qui connecte le visible et l’invisible», pour ne rien dire des commentaires de ses thuriféraires sur les «racines spirituelles de l’Orient» et le «dialogue des cultures» frisent souvent la platitude et le cliché bon marché. A la fin de l’exposition, une salle entière est réservée à la marchandisation des peintures exposées : tout y passe, de l’éventail au tee-shirt, du bol de thé aux crayons. Cai reçoit un traitement que l’on croyait réservé à la Joconde ou à Klimt, comme il sied à un artiste global dont l’œuvre omniprésente, partout célébrée, décline une mondialisation triomphante et débordante d’énergie, annonciatrice, pour le meilleur et aussi pour le pire, des paysages dans lesquels nous nous engageons. Nos médias et nos intellectuels, de plus en plus franco-centriques, feraient bien d’en tenir compte.

Cette chronique est assurée en alternance par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann Chapoutot et Laure Murat.

La Chine s’éprend des vins de Bourgogne

En quête de nouveauté, les amateurs chinois se tournent vers les crus bourguignons. Le salon Vinexpo de Hongkong, fin mai, a témoigné de cet engouement.

LE MONDE ECONOMIE | • Mis à jour le | Par Florence de Changy (Hongkong, correspondance)

Séance de dégustation au salon Vinexpo à Hongkong, le 29 mai.

A sa manière assurée de faire valser le vin contre la paraison de son verre, d’en examiner la robe, d’en respirer l’arôme à pleins poumons, d’en aspirer un peu pour le faire glouglouter et de s’en rincer la bouche, on sent tout de suite le connaisseur. Il avale enfin et balance alors la tête d’un air approbateur. Ce n’est pas tous les jours que l’on boit du clos vougeot (Grand Cru) à l’heure du goûter…

Mais au stand du Château de Santenay (propriété de Crédit agricole Grands Crus) du salon international du vin Vinexpo, qui s’est tenu à Hongkong du 29 au 31 mai, le jeune consultant chinois Zhao Jun est connu. Il promène avec lui quelques acheteurs pour des chaînes de supermarchés en Chine, auxquels il souhaite faire découvrir les subtilités des vins de Bourgogne.

« Avant on ne connaissait que le bordeaux »

La Bourgogne, c’est la nouvelle histoire d’amour de l’amateur chinois, qui fut initié au vin avec les tannins bordelais et qui est désormais en quête de nouveauté. « C’est très clair depuis le début du salon : ce qui attire cette année, ce sont les étiquettes et les appellations bourguignonnes », observe Fanny de Kepper, directrice commerciale des Vignes Olivier Decelle.

« Avant on ne connaissait que le bordeaux. A présent, mes clients aiment la pureté du vin de Bourgogne », note Zhao Jun, pour qui la simplicité des cépages (pinot noir et chardonnay) compense un peu la complexité des 1 247 « climats » (parcelles). « Quand j’ai fait mon tout premier voyage en Chine, en 1998, le marché était quasi inexistant. D’ici trois ans, la Chine devrait devenir le second marché mondial, derrière les Etats-Unis. Et même si Bordeaux domine largement, les vins de Bourgogne connaissent un véritable engouement », confirme Guillaume Deglise, le directeur de Vinexpo.

Des records de prix historiques

Le potentiel est immense : la consommation chinoise par an et par habitant est actuellement de 1,4 litre, dix fois moins qu’aux Etats-Unis (13 litres) et 33 fois moins qu’en France (47 litres).

Lire aussi :   La Chine conforte sa place de deuxième vignoble mondial

Une autre tendance de fond profite à la Bourgogne. « Les femmes chinoises se mettent au vin et, à la différence des hommes, elles aiment le blanc. Or la Bourgogne produit 60 % de vins blancs », souligne Thibault Gagey, fils du propriétaire de la Maison Louis Jadot, Pierre-Henry Gagey. Il s’inquiète toutefois de l’effet aggravant que cet enthousiasme chinois risque d’avoir sur les prix, qui ont déjà atteint des records historiques du fait de petites récoltes et d’excellents millésimes.

Le chinois Rao Pingru et la mémoire

Invité d’honneur à Angoulême, le Chinois Rao Pingru est devenu écrivain et peintre à plus de 90 ans pour raconter sa vie

Laurence Houot
Par Laurence Houot @LaurenceHouot
Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox

Mis à jour le 25/01/2017 à 11H37, publié le 24/01/2017 à 19H27

Rao Pingru à Paris le 24 janvier 2017
Rao Pingru à Paris le 24 janvier 2017

© Laurence Houot / Culturebox

Rao Pingru est invité d’honneur de la 44e édition du festival d’Angoulême. Ce vieux monsieur chinois est devenu peintre et écrivain à près de 90 ans, pour raconter sa vie à ses enfants et à ses petits-enfants, en mots et en images dans « Notre histoire » (Seuil). Ce vieux monsieur chinois ne s’attendait pas à devenir un jour une curiosité internationale.

« Moi, invité au festival d’Angoulême ? Quand j’ai appris ça, j’ai ri. J’ai ri de moi-même, car je ne me considère pas du tout comme un dessinateur de BD. Je ne sais pas dessiner ! », affirme en riant Rao Pingru, l’auteur de « Notre histoire », un livre inclassable dans lequel il raconte en mots et en peintures toute sa vie. Né en 1922, Rao Pingru est aujourd’hui âgé de 95 ans et c’est dans son hôtel parisien que nous le rencontrons. Tiré à quatre épingles, costume marron, un badge rouge et or épinglé au revers, chemise impeccable, cravate, lunettes à grosses montures, il s’incline pour saluer avant de présenter sa carte de visite. Œil vif, il est accompagné par son fils aîné.

« Tout a commencé quand mon épouse est décédée en 2008. Nous avions vécu plus de 60 ans ensemble. Alors sa mort m’a beaucoup affecté », raconte-t-il, grands gestes avec ses mains. « J’ai eu l’idée de raconter notre histoire pour conserver la mémoire. Mais je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un livre », raconte-t-il. « Je l’ai fait d’abord pour mes enfants, et pour mes petits-enfants. (J’ai quatre fils et une fille). C’était pour leur raconter l’histoire de notre vie. Je n’aurais même pas rêvé d’en faire un livre », ajoute-t-il. Ses yeux disparaissent derrière son sourire. « Souvent je me sens comme Pinocchio, parce que en chinois, il y a une expression qui parle d’un homme de bois. C’est quelqu’un qui rêve. Ma femme m’appelait souvent comme ça pour se moquer de moi. Je suis comme Pinocchio qui voit son rêve devenir réalité ».

Rao Pingru et sa femme MeitangRao Pingru et sa femme Meitang

© Rao Pingru

Des bribes de mémoire

« Pour commencer, j’ai d’abord fait un grand effort de mémoire, pour me souvenir de tous les petits détails qui ont fait ma vie. Et ça venait par bribes, sous forme d’anecdotes. Alors j’ai commencé à écrire tous ces souvenirs. Et les dessins sont venus ensuite. Je me suis dit que les enfants n’aimaient pas lire des livres sans images. Alors j’ai commencé à faire des dessins pour rendre mes textes plus compréhensibles et plus attractifs pour mes petits-enfants ». Rao Pingru n’avait jamais dessiné avant d’être à la retraite. « J’avais une pratique amateur du dessin, j’avais seulement pris quelques cours à l’université du troisième âge », se souvient-il.

« Entre 2008 et 2012, j’ai écrit les textes j’ai fait plus de 300 dessins. Et puis un soir, ma petite fille a photographié un de mes dessins, et elle l’a publié sur son blog ! ». Une journaliste de la chaîne de télévision centrale CCTV remarque ses dessins. Et voilà comment ce projet qui devait rester un témoignage pour ses enfants devient un livre édité en Chine puis se voit traduit dans plusieurs pays.

"Notre histoire", pages 216-217« Notre histoire », pages 216-217

© Rao Pingru / Seuil

« C’est donc tout à fait par hasard que les médias chinois ont découvert mon histoire », raconte Rao Pingru. Et on comprend pourquoi quand on ouvre ce livre étonnant, dans lequel le vieil homme relate les petits et grands évènements qui ont fait sa vie, de sa petite enfance « (il se souvient du « rite de l’éveil »), à la maladie puis à la mort de son épouse, en passant par son engagement dans l’armée pendant la guerre, son internement dans un camp de rééducation pendant 20 ans, ses joies, ses douleurs, les événements du quotidien (il a même consigné dans son livre des recettes de cuisine !) et ceux de la grande histoire. « Notre histoire », un livre extraordinaire, d’une grande beauté graphique, qui dans une forme narrative singulière conjugue le récit d’un destin individuel avec celui de la grande histoire, celle de la Chine tout au long du XXe siècle, en plus du témoignage d’une très belle histoire d’amour.

« Cela m’a permis d’alléger mon fardeau »

« Je me souviens très clairement d’événements de ma toute petite enfance. De ce que me racontait ma mère ». Il fait le geste de serrer un linge entre ses mains « Par exemple quand elle m’a appris à me laver la figure. Et qu’elle me disait que les garçons doivent essorer leur serviette dans le sens des aiguilles d’une montre, alors que les filles doivent le faire dans l’autre sens. Elle me disait si tu te trompes de sens, on se moquera de toi !’ Je me souviens parfaitement de ce genre de détails de mon enfance, alors que j’ai oublié beaucoup de choses du passé récent », raconte-t-il.

"Notre histoire", pages 18-19« Notre histoire », pages 18-19

Cette somme d’anecdotes fait de son livre un document unique, qui regorge d’informations sur la vie quotidienne, les coutumes, et l’histoire de son pays. « J’ai écrit ce livre pour raconter ma vie à mes enfants, et je ne me doutais pas qu’il aurait une valeur documentaire. C’est très inattendu », souligne-t-il.

« Au départ, je travaillais vraiment à partir des textes, mais ensuite, c’était tantôt d’abord le dessin, tantôt d’abord le texte. Pour la scène de mon mariage, par exemple, j’ai commencé par le dessin. Parce que cela aurait été trop difficile de commencer par le texte. Cela m’a pris 4 jours entiers. Et ensuite j’ai écrit le texte. Parfois le dessin est plus évocateur. Et en partant du dessin je peux décrire naturellement chaque chose », explique Rao Pingru.

« Cela m’a permis d’alléger mon fardeau. Quand ma femme est morte. Je me suis senti triste, et aussi coupable envers elle. De l’avoir laissée avec toutes ces responsabilités d’élever nos enfants seule quand nous avons été séparés pendant toutes ces années », confie le vieil homme, qui a passé plus de 20 ans dans un camp de rééducation. Son fils aîné est assis à côté de lui. Il l’a accompagné dans ce voyage en France. « En lisant son livre, nous avons beaucoup appris sur cette période. Avant il n’en parlait jamais. Il disait que cela n’avait pas été si terrible que ça. Alors quand on a lu et vu ses dessins, on en a appris beaucoup », confie Xizeng.

Rao Pingru et son fils aîné XizengRao Pingru et son fils aîné Xizeng

© Laurence Houot / Culturebox

« Les événements politiques sont seulement le contexte général de ma vie, pas quelque chose dont je peux me plaindre, ou que je peux critiquer »

Même s’il raconte tous les événements qui ont jalonné sa vie, y compris les soubresauts historiques de son pays, Rao Pingru reste discret sur la politique de son pays. « Beaucoup de mes camarades sont morts pendant la guerre. Moi, j’ai survécu. J’ai eu 5 enfants. J’ai eu une vie dont je peux être satisfait. Et pour moi, les événements politiques sont seulement le contexte général de ma vie, pas quelque chose dont je peux me plaindre, ou que je peux critiquer. Chacun dans sa vie a des hautes et des bas. Et il y a un moment quand on est en bas ou forcément ça remonte. Et je crois que c’est cette conviction qui m’a permis de traverser les épreuves, cette confiance en la vie. Je suis certain que si on est en paix avec soi-même, le destin réserve toujours de bonnes surprises. Je suis un optimiste », affirme en souriant ce vieux monsieur devenu à plus de 90 ans un écrivain et peintre « stupéfait » d’être l’objet de tant d’attention et de curiosité du monde entier.

Il a raconté avec ses mots, et sa poésie (« J’ai toujours été amateur de choses littéraires depuis que je suis tout jeune ») tous ces « petits riens qui laissent sans raison particulière une profonde empreinte dans le cœur de gens ordinaires comme nous, devenant avec le temps des souvenirs d’une valeur inestimable ».

« Notre histoire », Rao Pingru, traduit du chinois par François Dubois (Seuil – 360 pages – 23 euros)

Rencontre à Angoulême avec Rao Pingru, menée par Christophe Ono-dit-Biot
(Vendredi 27 janvier de 10h30 à 12h au studio du Théâtre d’Angoulême – Scène nationale)

Les classes moyennes prises au piège à Hong Kong

Hong Kong
Par Regards hongkongais de HKBU European Studies – French Stream | Publié le 03/12/2017 à 16:57 | Mis à jour le 03/12/2017 à 17:22
Hong Kong classe moyenne consommation

Les prix astronomiques de l’immobilier et l’inflation ont pour effet de pousser progressivement une partie de la classe moyenne vers la pauvreté. Les gouvernements jusqu’alors inactifs font face à une gronde de plus en plus intense.

Beaucoup de Hongkongais ont travaillé dur pour s’élever jusqu’à la classe moyenne au cours des dernières décennies. Mais avec les prix immobiliers, l’inflation, certaines personnes sont ainsi dans des situations pires que celles touchant les aides sociales. Ce groupe a été surnommé la « classe sandwich » car il a le sentiment d’être coincé entre la pauvreté d’un côté et des aspirations qu’il ne peut pas atteindre de l’autre. Il correspond en fait à la classe moyenne inférieure.

Les voix appelant le gouvernement à venir en aide à cette catégorie s’amplifient. Ils restent cependant les grands oubliés des discours politiques, ce qui entraine des tensions de plus en plus notables dans la société.

Comment définir la classe moyenne ? 

L’ancien secrétaire financier, John Tsang Chun Wah, avait donné comme définition de la classe moyenne le fait de regarder des films français ou de boire du café.

Pourtant, aux yeux de la plupart des citoyens de Hong Kong, le capital économique est le critère le plus important pour définir la classe moyenne, plus que l’éducation, l’occupation, les valeurs et la sensibilisation aux problèmes sociaux. La propriété – d’une valeur comprise entre 2 et 8 millions de HKD – en est un élément crucial à quoi s’ajoutent des actifs évalués à au moins 500,000 HKD et un revenu mensuel compris entre 30,000 et 60,000 HKD.

Idéal de vie

Les années 80 et 90, lorsque l’économie locale était en pleine prospérité, ont été l’époque glorieuse de la classe moyenne de Hong Kong. De nombreuses personnes ont réussi à grimper l’échelle sociale grâce à l’éducation mais aussi à de longues heures de travail. D’autre part, l’ouverture de l’économie de la Chine continentale a amplement bénéficié aux employés et aux entrepreneurs de Hong Kong. Par conséquent, on a assisté à cette époque, à une croissance spectaculaire du niveau des revenus et des prix de la propriété, qui a permis l’émergence d’une classe moyenne forte.

Classe moyenne acquisition propriétaire

Cette partie de la population, éduquée et ayant une bonne position professionnelle, a ainsi constitué le groupe le plus important de contribuables et a beaucoup oeuvré pour le développement économique et social de Hong Kong. Beaucoup de personnes rêvaient alors d’appartenir à cette classe moyenne, perçue comme un idéal car c’était dans leur esprit l’assurance d’un revenu stable, l’occasion d’accumuler de la richesse, en un mot l’espoir d’améliorer sa qualité de vie.

Disparition de la classe moyenne 

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’abord, en raison de la spéculation immobilière par des investisseurs chinois et d’une réglementation relâchée du gouvernement, les prix du logement sont devenus inabordables. En fait, depuis 7 années consécutives, Hong Kong est devenu le marché immobilier le plus cher du monde. Une enquête menée par Demographia dans 406 villes a ainsi montré que le prix des logements est ici 18 fois plus élevé que le revenu médian annuel brut des ménages alors que cette même enquête considère comme « gravement inabordable » tout logement dont le prix est supérieur à 5% du revenu médian. Et en effet, à Hong Kong, il est courant de voir que l’emprunt immobilier peut dépasser 50% des revenus du ménage !

Par ailleurs, la classe moyenne paye relativement beaucoup d’impôts mais elle ne reçoit que très peu d’avantages sociaux. L’éducation des enfants, l’assurance médicale ou le coût pour s’occuper de leurs parents âgés notamment représentent de lourds fardeaux financiers et ont gravement fait baisser la qualité de la vie et le pouvoir d’achat de cette dernière.

Très peu entendue par le gouvernement, la classe moyenne hongkongaise est négligée et ne reçoit que très peu de bénéfices de sa part.

A cela s’ajoute un ralentissement du marché du travail doublé d’une« inflation académique » dans la société du fait d’une augmentation du nombre d’étudiants à l’université. En raison de la diminution des offres d’emploi, les jeunes sortant de l’université se voient obliger d’accepter des emplois moins qualifiés et moins bien payés. L’ascenseur social semble aujourd’hui en panne surtout pour les jeunes diplômés.

jeunes diplômés

Le risque, c’est bien évidemment d’assister au déclin de la classe moyenne. C’est déjà le cas pour certaines familles vivant dans des logements publics et qui sont parfois en plus mauvaise posture que des familles bénéficiant du CSSA (Comprehensive Social Security Assistance). Se dirige-t-on à termes vers une « M-shaped society », une société polarisée avec des gens très riches d’un côté et des gens très pauvres de l’autre ?

L’avenir ? 

classe sandwich

Jusqu’alors considérée comme la majorité silencieuse à Hong Kong, le mécontentement de cette « classe sandwich » envers les hommes politiques et le gouvernement gronde et les a poussés dans la rue à plusieurs reprises. Il est important de pousser le gouvernement à fournir des compensations pour ce groupe sous forme d’aides sociales ou d’allocations fiscales, principalement en matière de logement, d’éducation et de dépenses médicales dans le but de maintenir un développement stable et harmonieux de la société.

Social commerce : le règne des influenceurs chinois mode et beauté

Julie Bonnet, Chief Digital Officer de Nuxe, 29 novembre

Les influenceurs – également appelés KOL (Key Opinion Leader) – ont le pouvoir en Chine dès lors qu’il s’agit de mode ou de beauté. C’est ce que confirment Julie Bonnet, Chief Digital Officer de la marque de produits de beauté Nuxe et Grégoire Grandchamp, directeur général de Next Beauty, spécialiste du développement des ventes en Chine. Ils ont pris la parole à l’occasion de l’événement China Connect Morning, à Paris, le 29 novembre.

Un influenceur suivi par 2 millions de personnes

Lors de son arrivée en Chine en mai dernier, Nuxe s’est appuyé, sur les conseils de Next Beauty, sur un influenceur ayant plus de 2 millions de followers et quatre autres influenceurs ayant un impact moindre mais très présents sur certaines villes telles que Pékin ou Shanghai. La stratégie aura été de choisir un influenceur star qui a un rapport authentique avec les produits, et qui ne se discrédite pas en assurant la promotion de trop de marques différentes.

Atout annexe de l’influenceur star, d’autres influenceurs peuvent le suivre par envie de la même marque sans être rémunérés pour cela, relève Grégoire Grandchamp. Les influenceurs évoluent vite en Chine et ont le sens du commerce puisque certains en sont même à créer leur propre ligne de vêtements, développant une activité de vente de produits, pointe Laure de Carayon, qui pilote l’événement China Connect afin d’accompagner les marques françaises à l’export.

Objectif : créer 1000 influenceurs à 1 million de fans chacun 

L’importance financière des KOL est telle que la plateforme d’informations chinoise Toutiao va dépenser 300 millions de dollars afin d’aider les influenceurs à faire de l’argent. Toutiao est une plateforme de contenus mobiles, informations et actualités, pilotée par l’intelligence artificielle afin de pousser le bon contenu vers la bonne personne. On estime à 120 millions son nombre d’utilisateurs actifs par jour. Cette même plateforme espère faire émerger 1000 influenceurs dans l’année qui vient chacun ayant 1 million de followers.

Les influenceurs chinois ont une telle importance qu’ils débordent des achats en Chine, pour se porter sur les achats aux Etats-Unis. “500 influenceurs beauté et mode étaient activés sur la plateforme Kaola du groupe Netease pour l’événement du Black Friday aux Etats-Unis,” pointe Laure de Carayon.

On parle des consommateurs de l’ouest qui achètent lors du 11.11 d’Alibaba, dit-elle, mais le phénomène commence aussi à arriver dans l’autre sens : les Chinois vont chercher les événements occidentaux et mobilisent leurs influenceurs. Tendance à suivre.

L’Oréal embauche 5 influenceurs

L’évolution ultime est l’influenceur embauché par la marque ! “L’Oréal a embauché comme salariés cinq influenceurs à Shanghai en septembre,” n’en revient toujours pas Grégoire Grandchamp, s’interrogeant sur la manière dont le public peut accueillir leurs interventions.

Tmall, la place de marché d’Alibaba

Arrivé récemment en Chine, Nuxe a préparé activement sa participation à l’événement 11.11 (prononcez “double eleven”) organisé par Alibaba sur sa place de marché Tmall. Cette année, les ventes sur Alibaba ont atteint 21,7 milliards d’euros de ventes en une seule journée, le 11 novembre dernier.

L’événement 11.11 représente 50% de notre chiffre de ventes, sachant que l’année n’a pas été complète puisque nous sommes arrivés en mai,” souligne la Chief Digital Officer de Nuxe. “En année pleine, le 11.11 représente usuellement de 35% à 40% des ventes pour une marque,” précise Grégoire Grandchamp.

L’authenticité est la clé

Next Beauty s’attache à développer le business des marques de beauté challengers en s’appuyant sur la donnée fournie par Alibaba. “En ce qui concerne les influenceurs, l’authenticité est la valeur importante,” conclut Grégoire Grandchamp. La place de marché Tmall commence à être challengée par JD.com.

THE PENINSULA BEIJING’S ART RESIDENCY CELEBRATES ONE YEAR OF SHOWCASING CHINESE CONTEMPORARY ART

in 2014

Celebrating its first anniversary following its launch in September 2013, The Peninsula Beijing’s “Art Residency” programme continues to showcase some of China’s most innovative and creative contemporary artists as the hotel’s “Artist-in-Residence”, living and working in the hotel in a specially designated Art Suite, together with an exhibition of the artist’s works around The Peninsula’s public areas.

The Art Suite is one of the hotel’s large suites that has been specially adapted to provide living and studio space for the artist-in-residence, together with additional exhibition space for his or her paintings.  The artist works there daily, and hotel guests are welcome to visit, chat with the artist and watch him or her create their art, while additional Art Residency activities include bespoke painting classes and art tours hosted by the artist as part of the hotel’s Peninsula Academy programme.  Art pieces are also available for sale.

This unique Chinese art initiative is the only programme of its kind in China, and was the brainchild of General Manager Joseph Sampermans, in partnership with MAUS (The Museum of Art and Urbanity Shanghai). “With art a primary focus of  all Peninsula hotels around the world and given the enormous popularity of Chinese contemporary art, we wanted to give  leading Chinese artists an opportunity to exhibit their work in a unique environment, together with the chance to live and work in a relaxing setting, hopefully enhancing their inspiration and creativity,” said Sampermans. “The programme also provides an exclusive opportunity for our guests to interact with and learn from some of China’s leading artists – insider access to understanding  understanding what drives them and their art.”

Artists selected to participate in the programme must be established and have already held at least one show overseas. Additionally each artist must donate an original painting for The Peninsula Beijing’s art auction as part of The Peninsula Hotels’ annual “Peninsula in Pink” breast cancer fund- and awareness-raising initiative every October.

The Peninsula Beijing’s latest artist-in-residence is Bei Shui, whose solo exhibition of paintings entitled The Paradox explores the illusion of movement and realism from July 2014. In this latest exhibition, more than 60 of his narratively playful creations are displayed on the first, second and third levels of the hotel’s hallways and the Art Suite, including abstract musings that range from the aesthetically pleasing to the aesthetically challenging.

The Lobby showcases several spectacular large pieces featuring the dynamic movements of vibrantly coloured goldfish, together with 400 ceramic goldfish “swimming” in the fountain outside Huang Ting Chinese restaurant – a fortuitous link to the hotel’s location in Goldfish Lane.

Born in 1968 in Jilin, China, Bei Shui had a passion for art in his early years and began to pursue his craft in 1995 by setting up a work studio in Beijing as a performance artist.  What makes Bei stand out from many of his Chinese contemporaries is his tenacious vitality, with his stunning artworks a retrospective of his feelings and thoughts about humanity, nature and society.

Since 1995, he has had over twenty solo exhibitions in China and Germany, together with over thirty group exhibitions at notable museums in Beijing, Shanghai and different galleries across Germany. In 2007, four paintings in his Dialogue series were acquired by the art museum of the German Savings Bank Headquarters, while his most recognised painting, Joss Paper, was acquired by the Macau Art Museum in 2008. Since then, his works have diverged into multiple art forms, embracing his unique eclecticism towards contemporary art.

Since its inception in 2013, the Art Residency programme has featured the following artists-in-residence:

L’art, nouvelle passion des centres commerciaux

Faire ses courses comme on irait voir une exposition, c’est la tendance marketing en vogue dans les grands magasins. Ou quand les temples de la consommation se prennent pour des musées…

LE MONDE ECONOMIE | • Mis à jour le | Par Nicole Vulser

Réagir Ajouter

image: http://img.lemde.fr/2017/11/28/0/0/3543/2362/534/0/60/0/3287aa0_1386-1x1ozi0.8bi6.jpg

Installation de l'œuvre d’Amy O'Neill « Post-Prom, 1999-2017 ». Exposition "Always Someone Asleep and Someone awake" à la Galerie des Galeries aux Galeries Lafayette Hausmann à Paris, le 28 novembre. Salle d'exposition réalisée par l'architecte Pascal Grasso.

Miami, Dallas, Hongkong, Tokyo, Shanghaï, Paris, Metz ou Cagnes-sur-Mer, même combat. Les centres commerciaux et les grands magasins ne jurent plus que par les expositions d’art contemporain. Dès 1975, le pape du pop art, Andy Warhol, prophétisait : « Un jour, tous les grands magasins deviendront des musées et tous les musées deviendront des grands magasins. » Il avait vu juste.

Jeudi 30 novembre, la Galerie des Galeries présentera une nouvelle exposition aux Galeries Lafayette, boulevard Haussmann, à Paris, « Always someone asleep and someone awake », une réflexion sur la fête. « Un espace non marchand de 300 m2 accessible gratuitement à nos 100 000 clients quotidiens, uniquement pour que l’art soit accessible au plus grand nombre », explique Guillaume Houzé, directeur de l’image et de la communication du groupe. Les quarante premières expositions ont été vues par 12 000 à 15 000 visiteurs dans ce lieu coincé au premier étage au fond d’un couloir, à deux pas du rayon des marques de prêt-à-porter ultrachic. De l’image ? De la communication luxueuse ? A ses yeux, sans doute.

« Les grands magasins doivent raconter des histoires. Aujourd’hui plus que jamais», explique Guillaume Houzé, directeur de l’image et de la communication des Galeries Lafayette.

Egalement président de la Fondation d’entreprise Galeries Lafayette, qui ouvrira au printemps dans le quartier du Marais à Paris, M. Houzé poursuit une traditionfamiliale. En 1946, en effet, les Galeries exposaient déjà Nicolas de Staël ou Alberto Giacometti. Et sa grand-mère à poigne, Ginette Moulin, elle-même petite-fille du cofondateur du grand magasin Théophile Bader, a constitué une importante collection d’art contemporain.

image: http://img.lemde.fr/2017/11/28/0/0/3543/2362/534/0/60/0/920a191_11055-8pl9y4.adw5q.jpg

L’artiste Amy O'Neill pendant l'installation de son œuvre « Post-Prom, 1999-2017 » aux Galeries Lafayette Hausmann à Paris, le 28 novembre.

L’artiste Amy O’Neill pendant l’installation de son œuvre « Post-Prom, 1999-2017 » aux Galeries Lafayette Hausmann à Paris, le 28 novembre. CYRUS CORNUT POUR « LE MONDE »

« Les grands magasins doivent raconter des histoires. Aujourd’hui plus que jamais », assure l’héritier qui s’est entouré de conseillers ad hoc. « Les artistes ont cette capacité de susciter l’émerveillement, la discussion. » D’où ces commandes pérennes aux artistes Xavier Veilhan dans le magasin homme ou encore Pieter Vermeersch à Biarritz et Cécile Bart à Nantes. M. Houzé assure que l’ouverture de la fondation destinée à montrer la collection familiale ne modifiera en rien le budget consacré aux expositions et aux commandes dans les magasins. Budget qu’il ne dévoile pas pour autant…

Lire aussi :   Une fondation artistique pour les Galeries Lafayette

Un supplément d’âme

Ce concept d’intégration d’œuvres d’art dans temples de la consommation est né aux Etats-Unis, dans les centres commerciaux américains, les malls en anglais. En 1985, les propriétaires du NorthPark Center à Dallas, également collectionneurs fondus de sculpture, Raymond et Patsy Nasher, y installent de façon permanente des œuvres majeures d’Andy Warhol, Barry Flanagan, John Chamberlain, Henry Moore ou Roy Lichtenstein. « Les Américains ont tracé la voie pour faire des malls à la fois un lieu de commerce et de vie », estime Jérôme Sans, cofondateur du Palais de Tokyo.

A Metz, en Moselle, le centre commercial Muse (dont la foncière Apsys est propriétaire et gestionnaire), qui a ouvert le 21 novembre, fait la part belle à quatre artistes, dont le chantre de l’art cinétique Julio Le Parc, qui a signé un gigantesque mobile composé de carrés de Plexiglas bleu. Quatre commandes dont les choix ont été présélectionnés par deux agences spécialisées, Manifesto et Eva Albarran & Co. Cette initiative vise à « enrichir le “parcours client”, susciter de l’émotion, ouvrir à la culture un public pas forcément friand de musée », explique-t-on chez Apsys. Enrober le commerce, en quelque sorte ? Pousser à acheter davantage en ajoutant un supplément d’âme destiné à déculpabiliser le consommateur ? Rien n’est jamais dit de façon aussi brutale.

Lire aussi :   A Metz, Muse entre dans sa phase finale

Tous les deux ans, au moment de la FIAC, la Foire internationale d’art contemporain, organisée chaque octobre dans la capitale, le centre commercial parisien de Beaugrenelle – dont Apsys est aussi gestionnaire – donne carte blanche à des artistes. Le Suisse Felice Varini vient de réaliser une œuvre monumentale et colorée, après le « Showcase #1 : Think Big », qui présentait de jeunes artistes chinois en 2015. La production de ces expositions temporaires est financée sur le budget marketing de Beaugrenelle. « Le coût des œuvres d’art à Metz ? C’est “peanuts” dans le budget de 160 millions d’euros de travaux », affirme la direction de la communication d’Apsys.

Ai Weiwei au Bon marché

Dans ce mélange de commerce et d’ambition muséale, les frontières s’estompent au point que les centres commerciaux et les grands magasins proposent désormais des médiateurs pour expliquer le travail des artistes et offrent aussi, selon les âges, des ateliers pour enfants.

Ces acteurs qui se piquent d’art rivalisent désormais dans leur programmation. Détenu par LVMH, le Bon Marché, à Paris, a réussi un grand coup en produisant la première exposition en France, en janvier 2016, de créations originales de l’artiste chinois le plus en vue, Ai Weiwei. Bon nombre de directeurs de musée ont pâli d’envie devant la puissance de feu du grand magasin de la rive gauche. Une concurrence frontale pour les musées ? Frédéric Bodenes, directeur artistique du Bon Marché depuis dix-sept ans, assure que les animaux légendaires en bambou suspendus dans l’atrium et les figures mythologiques installées dans les vitrines « ont coûté moins cher à produire que d’acheter la plus petite œuvre d’Ai Weiwei vendue cette année à la FIAC (450 000 euros) ».

Lire aussi :   Les grands magasins parisiens résistent en beauté

L’artiste japonaise Chiharu Shiota, qui tisse des œuvres monumentales en fil, a succédé au trublion chinois. Une autre star adoubée du milieu de l’art contemporain, dans ce grand magasin fondé par Aristide Boucicaut où furent exposés les artistes refusés du salon officiel en 1875… « On a un discours assez puriste, on est capable de dédier toutes nos vitrines à un artiste. C’est gonflé », observe M. Bodenes. Il expose aussi ses « coups de cœurs » photographiques, plus éclectiques et moins médiatiques, dans une petite galerie au rez-de-chaussée. Au sein de LVMH, M. Bodenes dit rester absolument autonome dans le choix des artistes.

Le risque de la banalisation

Cette liberté d’action, Jérôme Sans la revendique sans partage, lui à qui Unibail-Rodamco et la Socri ont confié l’élaboration d’un parcours artistique dans le centre de shopping Polygone Riviera de Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes). « En France, associer le commerce et l’art est encore suspect. Pourtant l’Etat, les villes et les régions ne peuvent plus être les seuls responsables économiques de la culture », assure le directeur artistique, certain que « s’intéresser à la culture, pour les entreprises, est une responsabilité sociétale ».

Consulté pendant la construction de Polygone Riviera pour apporter une offre culturelle dans cette zone périurbaine, Jérôme Sans a choisi onze œuvres pérennes – certaines réalisées spécifiquement pour le site. Elles ont été acquises pour 3 millions d’euros par Unibail-Rodamco. Ses choix artistiques renvoient à la pluralité des pratiques de l’art contemporain – entre Ben, Daniel Buren, César, Wang Du ou Jean-Michel Othoniel. Souhaitant faire de Polygone Riviera « l’écho de ceux qui font la culture dans la région », Jérôme Sans a présenté des sculptures de Joan Miro prêtées par la Fondation Maeght au cours de l’été 2016, avant de faire une exposition personnelle de Philippe Ramette l’année suivante.

« Ce n’est plus le public qui vient à ma rencontre, mais l’inverse. C’est très stimulant », confie l’artiste Philippe Ramette.

Si l’image des centres commerciaux en sort grandie, quel avantage les artistes en tirent-ils ? Dans le meilleur des cas, soit ils bénéficient d’honoraires, soit le centre leur achète une œuvre, ou bien leur passe une commande dont ils resteront propriétaires. Selon Philippe Ramette, qui a réalisé une installation sous la coupole des Galeries Lafayette Haussmann et réalisé un parcours de sculptures à Cagnes-sur-Mer, « ces expériences ont permis de renverser les choses, ce n’est plus le public qui vient à ma rencontre, mais l’inverse. C’est très stimulant ». Dans les deux cas, le public est infiniment plus important que celui des galeries ou des lieux d’exposition traditionnels. Polygone Riviera a comptabilisé plus de 7 millions de visiteurs l’an dernier. Le seul danger vient de la banalisation des œuvres, qui risquent de devenir de simples objets de décoration auprès d’un public venu pour faire ses courses.

En Asie, l’art est devenu la norme. Pour Jérôme Sans, qui a dirigé à Pékin entre 2008 et 2012 l’Ullens Center for Contemporary Art (UCCA), « la culture s’est imposée à une allure folle dans les espaces quotidiens des Chinois ». En témoigne le Parkview Green Museum ouvert par Huang Jianhua à Pékin. Ou encore les K11 – lieux qui mélangent art et commerce – d’Adrian Cheng, à Hongkong et à Shanghaï, où est présentée en ce moment une partie de sa collection de vidéos. Ce milliardaire qui cherche à démocratiser l’art travaille le plus souvent en collaboration avec des musées. Et non des moindres, comme le MoMA PS1 à New York ou encore le Centre Pompidou. Sa seule condition consiste à inclure la jeune garde chinoise dans les projets. Pour leur donner toujours plus de visibilité. C’est bien là le nerf de la guerre culturelle mondiale.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/11/29/l-art-nouvelle-passion-des-centres-commerciaux_5222196_3234.html#a5m4QhQqLiCO7LMg.99